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Dardanus de Rameau, les flèches de l’amour

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Dijon. Auditorium. 20-XI-2009. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Dardanus, tragédie lyrique en cinq actes sur un livret de Charles Antoine Le Clerc de la Bruère ; version de 1739 avec ajout à l’acte IV de l’air Lieux funestes de la version de 1744. Mise en scène : Claude Buchvald. Chorégraphie : Daniel Larrieu. Décors : Alexandre de Dardel. Costumes : Corine Petitpierre. Lumières : Joël Hourbeigt. Avec Anders J. Dahlin, Dardanus ; Ingrid Perruche, Iphise ; Trevor Scheunemann, Anténor ; François Lis, Teucer ; Andrew Foster-Williams, Isménor ; Sonya Yoncheva, Vénus. Orchestre et Chœur du Concert d’Astrée, direction musicale : Emmanuelle Haïm

is back, retour du fils prodigue ! Depuis l’opéra-ballet Les Indes galantes présenté en 1983 par William Christie, aucune œuvre lyrique du musicien dijonnais n’avait été donnée en sa bonne ville. Rendons grâce à cette coproduction associant Caen, Dijon et Lille, où est en résidence avec le chœur et l’orchestre du Concert d’Astrée : elle a délicieusement enchanté notre soirée.

Il faut pourtant accepter de remonter le temps pour pénétrer dans l’esprit de la tragédie lyrique Dardanus ; le langage du librettiste est conforme à la phraséologie du temps, qui abuse des «funestes lieux» ou des «célestes appas», et qui manie volontiers l’hyperbole : les réalisateurs ont donc utilisé le prompteur à bon escient. Dans cet opéra à la française, les personnages n’ont pas de profondeur psychologique et ne sont pratiquement que des allégories, telle Iphise «à la fois malheureuse et coupable», symbole de l’amour contrarié, ou bien ils apparaissent comme des entités morales, tel Teucer en roi vengeur. Seuls les dieux sont capables d’infléchir le cours des choses grâce à leurs artifices, le merveilleux remplit l’œuvre et la transporte par conséquent dans un pays rêvé.

Rameau est lui aussi un magicien : par la diversité calculée résultant de l’alternance des chœurs, des symphonies, des danses, des récits, des ariettes virtuoses, des airs, des machines, il démontre sa grande science de la scène. La qualité du travail d’ avec l’orchestre et le chœur sert cette musique nerveuse et subtile avec infiniment d’élégance, sachant ménager des moments de tendresse au milieu de cette œuvre dynamique toute en rebondissements.

Les récits sont soutenus efficacement par le continuo et la cohérence entre le chant et l’accompagnement est parfaite. Les airs sont comme enrobés de parures instrumentales qui savent les rendre poignants : le «tube» Lieux funestes est à cet égard magnifiquement mis en valeur par les gémissements des dissonances et le timbre du basson. Les chœurs s’intègrent à l’action autant parce qu’ils bougent et dansent à bon escient que parce qu’ils remplissent l’espace sonore par leur qualité de timbre. Les danseurs nous offrent des interventions simples et légères qui rendent naturelle leur présence sur scène.

Claude Buchvald a pris le parti d’une mise en scène sobre conçue à partir d’une «boîte modulable» s’adaptant aux différents actes ; elle peut apparaître un peu sèche lors du prologue, mais ensuite elle devient plus spectaculaire, et plus attrayante. Quelques rappels baroques opèrent comme des clins d’œil : Vénus descend des nuages à travers une coupole béante s’ouvrant sur le ciel ; Isménor est vêtu de noir comme l’était celui de 1739, mais il parade sur une estrade tapissée de papier d’argent comme une tablette de chocolat. Quelques gags amènent des sourires : un faux mouton que Vénus caresse avec espièglerie dans le prologue rappelle avec drôlerie le temps des «bergeries». Les costumes prennent le parti de greffer sur une base simple des ornements symbolisant la position sociale des personnages : Vénus arbore une étole bleue à l’allure de nuage sur une robe couleur chair où quelques légers ornements scintillants bien placés rappellent sa fonction de déesse de l’amour.

a cerné le propos principal de l’opéra ; seuls le prologue et le cinquième acte sont éclairés, car dans ceux-ci, on disserte sur l’Amour et il y triomphe, alors que les autres restent dans la pénombre. Le rôle titre est interprété avec grâce par le ténor suédois qui est en passe de devenir un spécialiste de Rameau ; est une magnifique Iphise frémissante ; en Teucer est un père noble à la voix de basse envoûtante ; Sonia Yoncheva est à croquer en Vénus espiègle et Isménor gouverne son monde de ministres avec autorité et puissance vocale.

La collaboration entre Emmanuelle Haïm, Claude Buchvald et est donc parfaitement efficace et on ne peut que souhaiter voir d’autres spectacles prolonger cette réussite. Ils ont su faire de Dardanus une entité homogène et le pari était ambitieux, car on aurait aisément pu le réduire à un kaléidoscope énumérateur. Ils en ont concocté une lecture fine, qui laisse transparaître la nostalgie d’une société aristocratique à son déclin ; ils ont aussi su actualiser cette tragédie lyrique par des traits d’esprit, et ils ont rendu un bel hommage à la musique somptueuse de Rameau.

Crédit photographique : (Dardanus), (Teucer) © Frédéric Iovino – Opéra de Lille

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Dijon. Auditorium. 20-XI-2009. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Dardanus, tragédie lyrique en cinq actes sur un livret de Charles Antoine Le Clerc de la Bruère ; version de 1739 avec ajout à l’acte IV de l’air Lieux funestes de la version de 1744. Mise en scène : Claude Buchvald. Chorégraphie : Daniel Larrieu. Décors : Alexandre de Dardel. Costumes : Corine Petitpierre. Lumières : Joël Hourbeigt. Avec Anders J. Dahlin, Dardanus ; Ingrid Perruche, Iphise ; Trevor Scheunemann, Anténor ; François Lis, Teucer ; Andrew Foster-Williams, Isménor ; Sonya Yoncheva, Vénus. Orchestre et Chœur du Concert d’Astrée, direction musicale : Emmanuelle Haïm

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