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Valery Gergiev porte Salomé à l’extase

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Verbier. Tente des Combins. 01-VIII-2010. Richard Strauss (1864-1949) : Salome, drame musical en un acte sur un livret d’Hedwig Lachmann. Version de concert. Avec : Deborah Voigt, Salomé ; Siegfried Jerusalem, Hérode Antipas ; Dame Gwyneth Jones, Hérodiade ; Evgeny Nikitin, Jochanaan ; John Tessier, Narraboth ; Catherine Hopper, le page d’Herodiade ; Ugo Rabec, 2ème Nazaréen ; Benjamin Bruns, 1er juif ; Abdellah Lasri, 2ème juif ; Patrick Vogel, 3ème juif ; Milos Bulajic, 4ème juif ; Richard Wiegold, 5ème juif / 2ème soldat / 1er Nazaréen ; Robert Muuse, 1er soldat ; Justin Hopkins, un Cappadocien ; Netta Or, un esclave. Verbier Festival Orchestra, direction : Valery Gergiev

Il fallait voir le visage luisant de sueur, admirable d’extase de fixant l’impalpable espace qui s’ouvrait devant elle pour comprendre ce que la partition de Strauss renvoyait à son diabolique personnage. Dans cette soirée où seule la musique avait la parole, la soprano américaine tirait sa Salomé du plus profond d’elle-même. De la chanteuse d’abord qui, après une dizaine de minutes d’un départ en demi-teinte, projette son chant avec un engagement incroyable sans jamais oublier une flexbilité et une ligne de chant d’une rare beauté. Usant de cette souplesse vocale, forge la mortelle cruauté de cette héroïne possédée, belle, sculpturale, désirable de tous sur sa la défaite face au refus de Jochanaan de lui appartenir. De l’actrice ensuite qui, dans l’impérieux mouvement d’un bras, dans l’autorité d’un doigt pointé, habite un personnage qu’elle incarne sans retenue même dans l’exiguïté du petit mètre carré d’espace scénique que lui donne l’expression concertante. Un monstre sacré de présence et d’engagement artistique, une attitude qu’elle partage avec le baryton dont le Jochanaan s’élève plus en halluciné justicier du Ciel qu’en prophète. Déjà remarqué par le public parisien dans Le Démon d’Anton Rubinstein en 2003 ou dans Il Prigionero de Luigi Dallapiccola en 2008, propose un instrument vocal d’une maturité artistique qui force l’admiration. Quelle incarnation terrrifiante ! Révélant son personnage de tout son corps, s’agrippant à son lutrin comme s’il y cherchait la complicité d’un appui, projetant sa voix vers les ténèbres de la salle, il est en communion intense avec la musique de Strauss et les prophéties qu’il lance alentour. Avec son regard exorbité tout à coup perçant, durcissant les traits de son visage tel un Raspoutine blond, le chant de Nikitin fascine, enveloppe, déroute l’audience. Dès qu’il chante, on ne respire plus de peur qu’il nous investisse des reproches qu’il adresse à ses geôliers. Pendant ce temps, admirable d’un phrasé presque mozartien, le Narraboth de (le prochain Almaviva du Barbiere di Siviglia d’ouverture de saison du Grand Théâtre de Genève) réclame en vain l’attention de la princesse Salomé.

La distribution vocale en tous points remarquable du Festival de Verbier réservait encore la surprenante présence de deux monuments de l’art lyrique avec l’Hérode du ténor et l’Hérodias de Dame . Si malheureusement, la vocalité la soprano britannique n’est plus que l’ombre d’elle-même, on espérait encore la présence scénique qu’on lui connaissait. Là encore, il a fallu se rendre à l’évidence, l’actrice n’enchante plus. De son côté, quand bien même la voix a perdu de ses couleurs, de son grain si particulier, possède encore une technique vocale l’autorisant à figurer très honnêtement dans ce rôle.

Mais rien de cette exceptionnelle soirée n’aurait été possible sans l’électrisant , un orchestre composés d’une centaine de musiciens de moins de 30 ans recrutés dans les conservatoires du monde entier pour constituer un réseau et leur permettre d’évoluer dans un environnement professionnel. Une jeunesse dont l’inexpérience orchestrale pouvait être un obstacle devant une partition aussi complexe. Mais, fidèle à son extraordinaire capacité d’arracher des moments de pure extase des musiques qu’il dirige, la direction claire, précise et engagée de dynamise l’orchestre. Les mains et le regard constamment aux abois de chaque pupitre, le chef russe domine l’orchestre tout en donnant l’impression de ne jamais s’occuper des chanteurs. Et pourtant, il façonne les timbres de l’orchestre en parfaite harmonie avec le texte du drame straussien et en symbiose avec chacune des intonations, des intentions des solistes. Sa musique se construit telle une dentelle d’une qualité expressive rare. Une dentelle mise en exergue dans les quelques rares moments orchestraux de la partition. Ainsi en est-il de l’émouvante arrivée de Jochanaan ou de la Danse des sept voiles que Gergiev modèle avec une sensualité presque indécente.

Après plus de deux heures d’une musique intense, avec ses interprètes investis, le Festival de Verbier 2010 se termine en apothéose. Une soirée en forme de bouquet final qu’un public peut-être trop comblé n’a pas réalisé à sa juste valeur. Le spectacle auquel il venait d’assister méritait des applaudissements plus délirants que ceux qu’il a offert. Ou était-ce l’angoisse de la sortie du concert sous l’orage qui venait d’éclater dès qu’Hérode, bouleversé par la cruauté démente de Salomé lance : «Tuez cette femme !»

Crédit photographique : © Nicolas Brodard

 

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Verbier. Tente des Combins. 01-VIII-2010. Richard Strauss (1864-1949) : Salome, drame musical en un acte sur un livret d’Hedwig Lachmann. Version de concert. Avec : Deborah Voigt, Salomé ; Siegfried Jerusalem, Hérode Antipas ; Dame Gwyneth Jones, Hérodiade ; Evgeny Nikitin, Jochanaan ; John Tessier, Narraboth ; Catherine Hopper, le page d’Herodiade ; Ugo Rabec, 2ème Nazaréen ; Benjamin Bruns, 1er juif ; Abdellah Lasri, 2ème juif ; Patrick Vogel, 3ème juif ; Milos Bulajic, 4ème juif ; Richard Wiegold, 5ème juif / 2ème soldat / 1er Nazaréen ; Robert Muuse, 1er soldat ; Justin Hopkins, un Cappadocien ; Netta Or, un esclave. Verbier Festival Orchestra, direction : Valery Gergiev

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