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Stravinsky à Berne

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. 22-X-2011. Igor Stravinsky (1882-1971): The Rake’s Progress, opéra en trois actes sur un livret de Wystan Hugh Auden et Chester Simon Kallman. Mise en scène: Marc Adam. Décors : Johannes Leiacker. Costumes: Pierre Albert. Avec : Carlos Esquivel, Trulove ; Rachel Harnisch, Anne Trulove ; Niclas Oettermann, Tom Rakewell ; Robin Adams, Nick Shadow ; Lida Wedekind, Mother Goose ; Claude Eichenberger, Baba-la-Turque ; Andries Cloete, Sellem ; Pier Dalàs, le Gardien. Choeur du StadttheaterBern (chef de chœur : Bohdan Shved). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Srboljub Dinić

Un large escalier colimaçant des cintres au plateau, c’est le décor unique imaginé par pour sa mise en scène. Les éclairages et quelques fumerolles décideront des différentes ambiances de cette diabolique histoire d’amour. Un décor trop minimaliste pour faire vivre le livret de cet opéra car il ne se passera pas grand’chose sur cet escalier. Les neufs scènes des trois actes de Rake’s Progress se déroulent dans endroits aussi différents que les maisons de la famille Truelove, d’un bordel, de l’habitation de Tom Rakewell à Londres ou d’un asile psychiatrique. Et ce ne sera pas la présence d’une  incompréhensible girafe ou l’arrivée de Baba-la-Turque en triporteur qui agrémenteront valablement le manque de parti pris de la mise en scène de . S’il avait choisi un discours scénique fort, voir partisan, il aurait certainement éclairé le spectateur sur les enjeux des protagonistes. Or, en se limitant à ce que ses protagonistes se présentent sur le devant de la scène, il devient difficile de comprendre l’échelle des valeurs de chaque personnage.

Ainsi, alors qu’Anne Truelove () et Tom Rakewell () chantent un duo d’amour, l’arrivée tapageuse de Nick Shadow () fait penser à celle d’un concurrent. Ce personnage est le diable. Il faudra plusieurs scènes pour que cette évidence se fasse jour. La manière violente de chanter du baryton ne laisse rien supposer du personnage machiavélique de Nick. Chantant constamment à pleine voix, il fait preuve d’un certain manque de couleurs vocales et de modulations pour insinuer le lascif Méphisto. Pourtant de langue maternelle anglaise, son chant est si poussé que son articulation s’en fait ressentir obstruant la compréhension de ses mots.

Avec une prononciation plus qu’approximative de la langue de Shakespeare, le ténor campe un libertin sans finesse. Autant il était convaincant dans le rôle d’Erik du récent Vaisseau Fantôme bernois  autant ici il déçoit. Chanteur sans grand charisme, son jeu scénique limité reste loin de ce qu’on attend d’un rôle certainement moins monolithique que chez Wagner. Manquant de présence scénique, il peine à incarner le jeune homme qui, de la simplicité campagnarde passe à l’arrogance et à l’indifférence de la richesse pour terminer son existence dans l’absence mentale de la démence. Si vocalement le ténor domine la partition de la puissance de sa voix, son chant reste trop frustre pour qu’on soit charmé.

A l’opposé de ces deux protagonistes, la soprano (Anne Truelove) illumine la scène par une présence magique. Investissant son personnage d’une intériorité émouvante, elle offre un personnage d’une finesse et d’une féminité bouleversante. Elle est l’essence de son personnage : Anne Trulove (le véritable amour). S’imprégnant de la candeur du personnage, elle incarne le dévouement amoureux, vivant la réalité de son malheur mais ne s’abandonnant jamais au désespoir, son jeu théâtral n’est jamais excessif. Il se range dans l’esprit de cette résignation de pure féminité. Ne trouvant malheureusement pas de répondant théâtral dans cette distribution, elle reste dans la modestie de son talent qui, quand bien même elle n’en fait aucun état ostentatoire, transparaît inéductablement. Sans manquer de puissance, son chant d’une beauté céleste s’élève au-dessus des contingences du rôle.

Si les interventions de la soprano suisse sont attendues comme on goûte à une pâtisserie, le public déguste l’amour de Rachel Harnisch. Hormis cette évidence flagrante, la courte prestation du ténor Andries Cloete (Sellem) en commissaire priseur, apporte un autre moment théâtral et vocal de qualité. Il habite l’espace quand bien même la mise en scène de son apparition n’offre pas l’intensité que Stravinski expose dans cette déchéance de Rakewell.

Dans la fosse, le Symphonieorchester de Berne s’avère excellent dans cette partition pleine de subtilités, de rythmes, de contrastes musicaux ironiques. Le chef semble être particulièrement à l’aise dans l’expression de cette musique. A moins qu’il soit, lui aussi, tombé sous le charme de Rachel Harnisch.

Crédit photographique : Niclas Oettermann (Tom Rakewell), (Baba-la-Turque) ; (Nick Shadow), Niclas Oettermann (Tom Rakewell), (Trulove), Rachel Harnisch (Anne Trulove) © StadttheaterBern/Philipp Zinniker

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