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A Berlin, Al gran sole carico d’amore de Nono transcendé par la production de Katie Mitchell

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Berlin, Kraftwerk Mitte.11-03-2012. Luigi Nono (1924-1990) : Al gran sole carico d’amore, action scénique en deux parties pour huit voix solistes, deux chœurs mixtes, neuf instruments solistes, grand orchestre et bande magnétique sur un livret du compositeur et Juri Ljubimow d’après des textes de Bertold Brecht, Tania Bunke, Fidel Castro, Georgi Dimitrov, Maxim Gorki, Ernesto Che Guevara, Antonio Gramsci, Vladimir Iljitsch Lenin, Karl Marx, Louise Michel, Cesare Pavese, Arthur Rimbaud, Celia Sanchez, Haydée Santamaria et des textes anonymes. Mise en scène : Katie Mitchell ; vidéo : Leo Warner ; décors et costumes : Vicki Mortimer. Avec : Elin Rombo, Silke Evers, Tanja Andrijic, Hendrickje Van Kerckhove, Virpi Räisänen, sopranos ; Susan Bickley, Louise Michel ; Peter Hoare, ténor ; Christopher Purves, Deglas Kunde ; Michael Raphe, fils de la mère turinoise ; Hee-Saup Yoon, basse ; Julia Wieninger, Tania Bunke ; Birgit Walter, la mère russe ; Laura Sundermann, Deola ; Helena Lymbery, la mère turinoise ; chœur du Stattsoper de Berlin ; Staatskapelle Berlin ; direction : Ingo Metzmacher

Pour accueillir l’étonnante production d’une des œuvres culte de Nono, Al gran sole carico d’amore, l’Opéra de Berlin délaissait le Théâtre Schiller – lieu de repli durant les travaux du Staatsoper Unter den Linden – pour investir l’ancienne centrale électrique Kraftwertk Mitte, spécialement aménagée pour l’événement : l’espace immense est à la mesure du dispositif envisagé par Nono pour son action scénique dédiée à Claudio Abbado et Maurizio Pollini et crée à Milan, par son dédicataire, en 1975 ; l’œuvre fleuve convoque huit solistes, deux chœurs mixtes et un grand orchestre dont la percussion largement déployée était installée en surplomb, tout comme les deux chœurs qui lui faisaient face. Nono y ajoute la source électroacoustique venant ponctuellement hybrider les sonorités instrumentales. La production de est celle de Salzbourg présentée en création durant la saison 2009. Depuis la première allemande à Frankfort en 1978, l’œuvre de Nono n’a encore jamais dépassé les frontières germaniques, à l’exception de la création française à Lyon en 1982.

Assimilée à un opéra, l’œuvre ne repose pas sur un propos dramaturgique proprement dit mais sur un montage de textes, poèmes, manifestes, propos politiques et révolutionnaires – de Rimbaud, à qui est emprunté le titre de l’oeuvre – à Che Guevara – qui ont été compilés par Nono et Ljubimov pour couvrir cent ans de communisme. La première partie rend un hommage fervent à Louise Michel et à son engagement lors de la Commune de 1870. Apparaissent également Tania Bunke, la compagne de Che Guevara, ardente combattante à ses côtés et deux autres femmes impliquées dans l’Histoire des révolutions.

En adéquation parfaite avec l’idée d’« action scénique », la metteur en scène adopte une stratégie très imaginative mettant à l’œuvre la captation de l’image en direct sur un écran géant dominant le plateau ; la surface granuleuse du support et le traitement de la vidéo donnent à l’image une superbe texture et un cachet d’époque ; sur un deuxième niveau de scène, cinq chambres sont ouvertes où évoluent les personnages féminins sous les caméras en action, projetant sur l’écran des pans de vie de ces héroïnes avec une virtuosité sidérante. La couleur rouge, envahissante, donne lieu à une scène étrange où l’une des dames est en train de teindre des tissus qu’elle fait sécher sur un fil tendu entre deux chaises de sa cuisine. crée parfois une complicité entre l’action filmée et le collectif du chœur brandissant soudain la jaquette rouge de sa partition ou l’agitant nerveusement pour imiter le bruit de la machine à écrire de Louise Michel.

Sur le plateau, les chanteurs sont en habit de concert. Un quatuor de sopranos tient le devant de la scène, assumant avec une vaillance exemplaire une vocalité tendue et déployée dans un temps toujours très long. L’omniprésence des chœurs creusant l’espace de résonance confère la puissance et la ferveur d’une écriture aussi radicale qu’essentielle. La seconde partie, d’une grande intensité émotionnelle, accorde davantage de place au chant soliste et aux voix d’hommes, éclatantes, se relayant sur le plateau. Magistral dans sa direction et son investissement, est l’homme de la situation, galvanisant les énergies et les couleurs de la Staatskapelle et réglant l’équilibre des forces en présence avec une autorité souveraine. Si, dans la fosse, souffle un vent de contestation, servie par une écriture souvent éruptive et musclée, les images portées à l’écran livrent avec émotion leur message d’espoir et d’humanité faisant écho à la phrase célèbre de Louise Michel : « le seul air qui soit encore respirable, c’est l’amour de l’humanité »: Merci Monsieur Nono.

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Berlin, Kraftwerk Mitte.11-03-2012. Luigi Nono (1924-1990) : Al gran sole carico d’amore, action scénique en deux parties pour huit voix solistes, deux chœurs mixtes, neuf instruments solistes, grand orchestre et bande magnétique sur un livret du compositeur et Juri Ljubimow d’après des textes de Bertold Brecht, Tania Bunke, Fidel Castro, Georgi Dimitrov, Maxim Gorki, Ernesto Che Guevara, Antonio Gramsci, Vladimir Iljitsch Lenin, Karl Marx, Louise Michel, Cesare Pavese, Arthur Rimbaud, Celia Sanchez, Haydée Santamaria et des textes anonymes. Mise en scène : Katie Mitchell ; vidéo : Leo Warner ; décors et costumes : Vicki Mortimer. Avec : Elin Rombo, Silke Evers, Tanja Andrijic, Hendrickje Van Kerckhove, Virpi Räisänen, sopranos ; Susan Bickley, Louise Michel ; Peter Hoare, ténor ; Christopher Purves, Deglas Kunde ; Michael Raphe, fils de la mère turinoise ; Hee-Saup Yoon, basse ; Julia Wieninger, Tania Bunke ; Birgit Walter, la mère russe ; Laura Sundermann, Deola ; Helena Lymbery, la mère turinoise ; chœur du Stattsoper de Berlin ; Staatskapelle Berlin ; direction : Ingo Metzmacher

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