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Schumann/Kyburz : une confrontation fertile

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, Cité de la Musique. 11-V- 2012. Robert Schumann (1810-1856) : Märchenerzählungen op.132 ; Vier doppelchörige Gesänge op.141 ; Hanspeter Kyburz (né en 1960) : Réseaux pour sextuor instrumental ; The Voynich Cipher Manuscrit pour choeur mixte et ensemble. Alain Billard, clarinette ; Odile Auboin, alto ; Hideki Nagano, piano ; BBC Singers (chef de chœur : David Hill) ; Ensemble Intercontemporain. Technique EIC ; Nicolas Berteloot, régie son ; direction : Susanna Mälkki

Après le concert de l’Orchestre Philarmonique de Radio France, initiant le cycle Schumann/Kyburz proposé par la Cité de la Musique, c’est l’ sous la direction de qui mettait à l’honneur le compositeur suisse allemand , l’une des personnalités les plus passionnantes de la scène musicale d’aujourd’hui, dont on entendait deux pièces superbes révélant un musicien au fait de son art. Le programme, qui incluait deux partitions de Schumann, croisait ainsi deux poétiques sonores d’une étonnante proximité : musique d’humeur dans les deux cas, éruptive et instable par son incessante projection dans le devenir; les deux pensées se rejoignent même parfois, comme dans cet Abendlied commun que Kyburz inscrit dans la tradition du Nocturne romantique.

Pour l’heure, les Solistes de l’EIC – Odile Aubouin, et – renouaient avec l’expressivité romantique dans Märchenerzählungen (Récits de conte) pour clarinette, piano et alto ; c’est une des dernières pièces de Schumann écrite durant les quelques répits que lui laisse sa maladie. Si le trio peine à trouver son équilibre sonore dans une acoustique peu propice aux confidences, il n’en laisse pas moins passer, dans la fièvre d’un discours très effusif, cette quête désespérée d’une plénitude jamais atteinte.

Réseaux pour six instruments de que nous entendions ensuite est un work in progress ; créée en 2003 par Pierre Boulez à qui elle est dédiée, la pièce connait un premier agrandissement en 2006 et une deuxième (ultime?) retouche en 2012. Le compositeur s’inspire de l’œuvre du moine-peintre japonais du XVe siècle Sesshû travaillant sur un long rouleau d’une douzaine de mètres sur une quarantaine de centimètres que l’œil parcourt « tout en opérant des sauts dans la continuité de celui-ci ». Kyburz met ici à l’œuvre, l’ordinateur aidant, ses techniques de déploiement du matériau avec une rigueur dans la conduite, une flexibilité des textures et une virtuosité instrumentale quasi bouléziennes ; captivante également, sa manière de varier à l’extrême les couleurs de son matériau dans un registre toujours très homogène. Avec une précision imperturbable, détaillait tous les ressorts de cette écriture exigeante autant que raffinée. Elle dirigeait ensuite les dans les Vier doppelchörige Gesänge op.141, quatre double chœurs a capella, très rarement donnés en concert, que Schumann écrit en 1849 sur des textes de Rückert (An die Sterne), Zedlitz (Ungewissen Licht, Zuversicht) et Goethe (Talismane). Il y exalte, avec une maîtrise consommée, son art de la polyphonie et de la justesse expressive. L’interprétation de toute beauté qu’en donnent les saisit d’émotion.

Ces mêmes chanteurs, répartis en petits groupes dans l’espace de la salle des concerts, lors de la seconde partie, ne déméritaient pas, au côté d’un irréprochable, dans l’interprétation de The Voynich Cipher Manuscrit ; cette pièce maîtresse de Hanspeter Kyburz (1995-1997) pour quatre solistes, chœur et ensemble prévoit également la spatialisation des masses orchestrales. Le compositeur jette son dévolu sur les 232 pages de ce manuscrit indéchiffrable sur lequel on continue à spéculer. En confiant aux chanteurs des fragments de ces processus en cours (série de chiffres, suite de syllabes et de mots mis en correspondance), Kyburz élabore une dramaturgie fondée sur cette quête du sens, rationnelle au départ, quand les solistes se mettent à compter, mais versant ensuite dans le mystère et le fantastique lorsque l’imagination les fait dériver. Aux moments clé de ce passage, des poèmes de Velimir Khlebnikov, dans la traduction d’Oskar Pastior, sont récités. L’écriture instrumentale très différenciée, traitée par famille de timbres, et l’intervention judicieuse de l’électronique creusant la profondeur de l’espace participent de cette aventure sonore au centre de laquelle l’auditeur se sent totalement embarqué. Sans jamais perdre le contrôle de son vaisseau, Susanna Mälkki, au centre de la galaxie sonore, dose l’équilibre des forces en présence pour donner à « la langue des étoiles » sa dimension fantasmagorique.

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