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Un Capriccio prêt à entrer dans la légende à l’Opéra de Paris

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Paris. Opéra-Garnier, 22-IX-2012. Richard Strauss (1864-1949) : Capriccio, conversation en musique en un acte sur un livret de Clemens Krauss et du compositeur. Mise en scène : Robert Carsen ; décors : Michael Levine ; costumes : Anthony Powell ; lumières : Robert Carsen, Peter Van Praet ; chorégraphie : Jean-Guillaume Bart. Avec : Michaela Kaune, la Comtesse ; Bo Skovhus, le Comte ; Joseph Kaiser, Flamand ; Adrian Eröd, Olivier ; Peter Rose, La Roche ; Michaela Schuster, Clairon ; Ryland Davies, Monsieur Taupe ; Barbara Bargnesi, la chanteuse italienne ; Manuel Nunez Camelino, le chanteur italien ; Jérôme Varnier, le Majordome ; Antonel Boldan, Chae Wook Lim, Vincent Morell, Christian Rodrigue Moungoungou, Slawomir Szychowiak, Ook Chung, Yves Cochois, Hyun-Jong Roh, Huit domestiques. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan.

Certes ce Capriccio est une reprise d’une production créée en 2004, mais on ne s’en plaindra pas tant ce spectacle exemplaire d’intelligence, de subtilité, d’animation, de caractérisation des personnages, fait figure d’incontestable référence dans la réalisation scénique de l’ultime opéra de .

La mise en scène de replace l’action dans l’Opéra Garnier lui-même tout en la déplaçant subtilement dans le temps au quasi moment de sa gestation ou de sa création, les années 30-40, clairement identifiables par le long manteau de cuir noir et la casquette véhémente tout droit issus de l’époque nazi du majordome de Clairon. L’allusion à cette sombre période s’arrêtera là puisqu’elle n’est pas dans le texte de cette « conversation en musique » autour de « Ton und Wort » et « Prima la musica – dopo le parole ! » et son symétrique, où les multiples jeux de miroirs réels et figurés, dont la scène finale, chef-d’œuvre à elle toute seule, constitue l’apothéose, sont ici formidablement mis en situation dans de magnifiques décors, utilisant comme on l’a rarement vu la profondeur de champ et les renversements de perspective, intégrant quasiment la salle de Garnier elle-même dans le spectacle. A l’instar de la partition de et de son livret, dont la version définitive est due à , la mise en scène sut rester subtile, légère, pétillante, lumineuse, sans sacrifier profondeur ou enjeu, sans devenir insistante ou démonstrative, sut être drôle sans tomber dans la caricature et être esthétiquement belle sans devenir gratuitement hédoniste. Une vraie grande réussite. Et quelle direction d’acteurs, tirée au cordeau, sans aucun creux, où chaque personnage a toujours l’attitude juste que ce soit dans la retenue (la Comtesse), l’exubérance (La Roche, Clairon), le pure comique (le même et le Comte), la rivalité (Flamand et Olivier), la caricature (les chanteurs italiens). Bref, le dosage de tous les ingrédients inhérents à Capriccio frisait ici l’équilibre parfait, et même si on a vu ailleurs tel ou tel passage aussi bien, on y a jamais vu ensemble à ce point réussi, ni scène finale aussi sublime.

Si nous avions trouvé la direction de un peu sage dans sa récente Arabella  quelque peu égarée dans l’immensité de Bastille, nous avons trouvé son Capriccio bien plus convaincant, à l’unisson d’un Orchestre de l’Opéra de classe internationale ce soir. Ensemble ils réussirent à créer un écrin sonore expressif aux couleurs straussiennes à souhait. La présence charnelle de l’orchestre était enfin palpable tout au long de l’ouvrage, ce qui permit de bien mieux profiter qu’à Bastille du travail du chef et de ses musiciens et apporta à chaque phrase l’animation interne qui donne vie à une partition. Et si on trouva que , fidèle à lui-même, fut toujours un poil réservé quand il faut accentuer un peu plus tel ou tel passage, comme les citations musicales du début de l’œuvre ou les deux déclarations d’amour qui auraient pu être plus sensuelles, cela resta cette fois de l’ordre du détail et ne gâcha pas le plaisir, d’autant que le reste atteint des sommets de réussite. Ainsi de la complexe neuvième scène où tous les personnages rejoints par les danseurs et le duo de chanteurs italiens s’y mettent progressivement jusqu’à une belle cacophonie remarquablement réalisée ce soir. Ainsi également de la simplicité de la scène finale où l’orchestre reste seul partenaire de la Comtesse dans un moment de grâce absolu. Seul petit regret dans la partie musicale, le jeu un peu mou du sextuor à cordes introductif, pourtant placé en situation sur scène et non en fond de fosse.

Pour que la réussite soit complète il faut un plateau de choix, et celui réunit ici tint son rang. Tous s’y montrèrent vocalement très en forme ce soir, à la légère exception de un peu court en bas de la tessiture du rôle, mais il compensa par sa présence physique et son jeu d’acteur l’effacement épisodique de sa voix. Succédant à Renée Flemming qui créa le rôle pour cette production, la soprano allemande n’avait pas la tâche aisée tant la barre était haute. Elle n’a pas dans la voix le charme et la séduction de son illustre devancière, mais elle maîtrisa parfaitement les différentes facettes de son personnage, sachant lui donner par la voix et par l’attitude une intouchable élégance aristocratique teintée quand il le fallait d’une émouvante féminité, la conduisant in fine à cette scène finale d’anthologie. Dans les autres rôles principaux, sauta aux yeux comme aux oreilles la superbe réussite de qui, depuis un moment, domine son La Roche avec une aisance et un naturel déconcertants même quand il frise, avec dignité, le ridicule. Les deux « frères ennemis » et concurrents amoureux furent forts convaincants, avec sans doute plus de séduction vocale chez le Flamand de que chez l’Olivier d’Adrian Eröd, un poil raide ce soir, mais à tout prendre il vaut mieux comme ici que le musicien soit musicalement plus séduisant que le dramaturge. imposa facilement sa Clairon, jouant franchement de l’aspect extraverti du personnage porté par une voix ferme et décidée. On ne citera pas en détail le reste de la distribution, sachez que les personnages dits secondaires furent fort bien servis ce soir.

La réputation de ce spectacle était déjà bien établie, la présente série de représentations, réussite sur tous les plans, ne fait que le confirmer. Ce Capriccio est désormais un incontournable classique qui entrera sans aucun doute dans la légende de l’Opéra.

Crédits photographiques : (Die Gräfin) Opéra national de Paris/ Elisa Haberer; Vues d’ensemble (2004) Opéra national de Paris/ E. Mahoudeau

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Paris. Opéra-Garnier, 22-IX-2012. Richard Strauss (1864-1949) : Capriccio, conversation en musique en un acte sur un livret de Clemens Krauss et du compositeur. Mise en scène : Robert Carsen ; décors : Michael Levine ; costumes : Anthony Powell ; lumières : Robert Carsen, Peter Van Praet ; chorégraphie : Jean-Guillaume Bart. Avec : Michaela Kaune, la Comtesse ; Bo Skovhus, le Comte ; Joseph Kaiser, Flamand ; Adrian Eröd, Olivier ; Peter Rose, La Roche ; Michaela Schuster, Clairon ; Ryland Davies, Monsieur Taupe ; Barbara Bargnesi, la chanteuse italienne ; Manuel Nunez Camelino, le chanteur italien ; Jérôme Varnier, le Majordome ; Antonel Boldan, Chae Wook Lim, Vincent Morell, Christian Rodrigue Moungoungou, Slawomir Szychowiak, Ook Chung, Yves Cochois, Hyun-Jong Roh, Huit domestiques. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan.

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