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A Lausanne, le génie révélé de L’Elisir d’Amore

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Lausanne. Théâtre Municipal. 7-X-2012. Gaetano Donizetti (1797-1848) : L’Elisir d’Amore, mélodramma giocoso en 2 actes sur un livret de Felice Romani d’après Le Philtre d’Eugène Scribe. Mise en scène : Adriano Sinivia. Décors : Cristian Tara Borrelli. Costumes : Enzo Iorio. Lumières : Fabrice Kebour. Vidéo : Fabio Massimo Iaquone, Luca Attilii, Daniele Farinazzo. Avec Olga Peretyatko, Adina ; Stefan Pop, Nemorino ; George Petean, Belcore ; Lorenzo Regazzo, Dulcamara ; Eva Fiechter, Gianetta. Chœur de l’Opéra de Lausanne (chef de chœur : Véronique Carrot), Orchestre de Chambre de Lausanne, direction : Jesús López-Cobos.

Jusqu’ici, l’Opéra de Lausanne, limité dans ses possibilités techniques à cause des dimensions réduites de sa scène et de ses accès ne pouvait guère importer des productions d’autres théâtres sans en fractionner les décors ou en construire de nouveaux. Une nouvelle machinerie de scène s’imposait. Après cinq ans de tergiversations, de recours du voisinage contre l’élévation du bâtiment, de travaux, et de déménagements des productions dans d’autres salles pour assurer la continuité de ses saisons lyriques, l’Opéra de Lausanne retrouve enfin son théâtre. Hormis quelques corrections aux peintures, la salle des spectateurs est restée identique mais la scène jouit de possibilités techniques à la hauteur des ambitions légitimes d’un théâtre de cette dimension.

Pour sa réouverture, il fallait donc que l’Opéra de Lausanne réussisse un grand coup. Or, si L’Elisir d’Amore de Donizetti reste une œuvre chérie du public et si « Una furtiva lagrima » est gravé dans la mémoire musicale de chacun, on se dit que l’originalité de ce choix n’avait rien de révolutionnaire. Sauf que…

Le grand coup est un véritable coup de génie. Celui commandé à Adriano Sivinia (dont un déjà Barbiere di Siviglia lausannois avait fait mouche). Il présente aujourd’hui une mise en scène aussi inattendue que réussie de l’œuvre donizettienne. On sait le climat villageois et champêtre de cet opéra. De là à imaginer un univers de lilliputiens habitant près de la roue d’un tracteur abandonné au milieu d’un champ de blé, on se retrouve loin des clichés habituellement accolés à cet opéra. use de cette formidable transposition d’un monde humain dans un microcosme insolite pour nous faire goûter à son univers poétique. Gommant toutes les invraisemblances du livret, il les rend éminemment crédibles dans le merveilleux d’un monde bucolique et imagé.

Ainsi, dans l’admirable décor de Cristian Taraborrelli voit-on ces petits bonshommes et ces petites bonnes femmes chargés qui d’une fraise énorme, qui d’une framboise, se diriger vers le gigantesque tracteur dont une roue arrière leur sert de maison. C’est alors que Nemorino, admirablement balourd, chevauchant un coquelicot ployant sous son poids chante sa cavatine à Adina, sorte de Falbala noiraude. Alors que certains personnages grimpent aux immenses tiges de blé pour y cueillir quelques grains, on annonce l’arrivée de Belcore et ses soldats qui sortent d’une boîte de conserve qui a roulé jusqu’aux abords de la petite communauté. Les soldats encore ivres du tournis subi, sortent en titubant, casqués de coquilles de noix, le sac à dos surélevé d’une pile Duracell, les épées faites d’aiguilles à coudre. Ils s’alignent à côté de la brouette de Nemorino, rafistolage d’une ancienne boîte d’allumettes.

On se dit qu’un tel déferlement de gags de découvertes scéniques ne pourra tenir la distance de tout cet Elisir d’Amore mais force est de constater qu’à aucun moment la tension et l’intérêt ne s’amenuisent. Sans jamais forcer le trait, sans exagérer vulgairement la dose, le metteur en scène italien conduit son affaire avec un talent remarquable de metteur en scène comme de directeur d’acteurs.

Lorsque chacun des protagonistes trouve sa juste place, il ne peut offrir que le meilleur de lui-même. C’est ainsi que le plateau s’affirme d’une homogénéité musicale parfaite quand bien même les différences de vocalité apparaissent évidentes. Ainsi le relatif manque de puissance vocale de (Nemorino) est habilement maquillé dans la timidité du personnage. Excellent acteur, il utilise son physique pour habiller scéniquement ce Nemorino en un parfait interprète. A ses côtés, la soprano russe (Adina) ravit l’auditoire non seulement par sa musicalité, mais encore par les très belles couleurs vocales qu’elle distribue tout au long de cette soirée. Indéniablement plus à l’aise que tous les autres protagonistes, elle a cependant l’intelligence interprétative de ne pas tirer la couverture à elle et de se fondre avant tout dans l’esprit de l’œuvre et de la mise en scène. Belle, fraîche, enjouée, ne ménageant pas son talent, elle est, même dans sa retenue (et peut-être même à cause de celle-ci) la triomphatrice de la soirée.

Pour autant, le baryton (Belcore) demeure un complice de grande valeur dans la réussite de ce spectacle. Pétulant, explosif, il s’amuse visiblement dans ce rôle. On n’a plus l’impression qu’il chante tant le théâtre l’habite à chaque instant. Son duo avec Nemorino, alors que juché sur le cheval de bois d’un manège d’enfant, avec un soldat tentant d’en dessiner le portrait pendant qu’il tourne autour de lui, est d’un comique irrésistible. Jamais on ne parvient à croire qu’il s’agit du même chanteur qui chantait Renato dans Un Ballo in Maschera à Lausanne en 2010, voire du Conte de Luna du  Trovatore de Genève en 2009. La basse (Dulcamara) fait une entrée remarquée quand, perché sur une bouteille de vin montée sur roulettes et avançant à la force d’un zéphyr de ventilateur gonflant péniblement une voile, il vient vanter les bienfaits de ses potions charlatanesques. L’expérience et le métier de la scène le portent vers une personnification admirable de son personnage, mi-fou mi-sage. Profitant de son habileté théâtrale, il compose un personnage chatoyant faisant oublier les quelques atteintes du temps à sa voix.

Le portrait de cette brillantissime production ne serait pas complet sans dresser des lauriers au maître de la musique, à savoir le chef d’orchestre Jesús López-Cobos. Sa complicité avec l’ dont il avait été le directeur artistique pendant dix ans jusqu’en 2000 est évidente et participait à la potentialisation des éléments théâtraux de cette soirée. Appréciable encore le Chœur de l’Opéra de Lausanne décidément à l’aise dans le répertoire belcantiste. Pour parachever le tableau de cette superbe réussite, mentionnant encore l’habileté de ces quelques acrobates montant et descendant les immenses tiges des épis de blé, ainsi que l’intelligence avec laquelle (encore lui) a géré la présence de deux mioches, anticipateurs muets des actions de Nemorino et d’Adina.

Avec ce superbe spectacle d’entrée de saison, l’Opéra de Lausanne a conquis le cœur de son public qui n’a pas ménagé ses ovations, réclamant de nombreux rappels des artistes sur le devant de la scène.

Crédit photographique : (Dulcamara), (Adina) ; (Nemorino), Olga Peretyatko (Adina) © Opéra de Lausanne/Marc Vanappelghem

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Lausanne. Théâtre Municipal. 7-X-2012. Gaetano Donizetti (1797-1848) : L’Elisir d’Amore, mélodramma giocoso en 2 actes sur un livret de Felice Romani d’après Le Philtre d’Eugène Scribe. Mise en scène : Adriano Sinivia. Décors : Cristian Tara Borrelli. Costumes : Enzo Iorio. Lumières : Fabrice Kebour. Vidéo : Fabio Massimo Iaquone, Luca Attilii, Daniele Farinazzo. Avec Olga Peretyatko, Adina ; Stefan Pop, Nemorino ; George Petean, Belcore ; Lorenzo Regazzo, Dulcamara ; Eva Fiechter, Gianetta. Chœur de l’Opéra de Lausanne (chef de chœur : Véronique Carrot), Orchestre de Chambre de Lausanne, direction : Jesús López-Cobos.

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