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La Flûte à Strasbourg : trop rationnelle pour être enchantée

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 23-XII-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), opéra en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Marion Hewlett. Vidéo : fettFilm (Momme Hinrichs et Torge Møller). Avec : Sébastien Droy, Tamino ; Olga Pasichnyk, Pamina ; Bálint Szabó, Sarastro ; Susanne Elmark, la Reine de la nuit ; Paul Armin Edelmann, Papageno ; Gudrun Sidonie Otto, Papagena ; Adrian Thompson, Monostatos ; Anneke Luyten, Première Dame ; Aline Martin, Deuxième Dame ; Eve-Maud Hubeaux, Troisième Dame ; Raimund Nolte, l’Orateur / Deuxième Homme armé ; Mark Van Arsdale, Premier Prêtre / Premier Homme armé ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Deuxième Prêtre. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Petits Chanteurs de Strasbourg (chef de chœur : Philippe Utard) ; Orchestre symphonique de Mulhouse ; direction musicale : Theodor Guschlbauer.

Sous les atours d’un conte pour enfants manichéen et presque simpliste, la Flûte enchantée de Mozart est une œuvre riche et profonde, dont les multiples niveaux de lecture autorisent des approches très variées. Quoi de commun en effet entre la luxuriance du livre d’images de Benno Besson au Palais Garnier et l’ascétisme kabuki de Robert Wilson à l’Opéra-Bastille, entre le hiératisme du cérémoniel franc-maçon d’Andreï Serban et la transposition colorée d’Achim Freyer dans l’univers du cirque, vus tous deux à Nancy, sans parler des égarements de la Fura dels Baus à Bastille et de ses bruyants matelas se gonflant et se dégonflant sans logique ?

Pour sa cinquième mise en scène à l’Opéra national du Rhin, a opté pour la dissertation philosophique, revisitant le Siècle des Lumières – pour qui la Science devait permettre à l’Homme de dompter la Nature sauvage et imprévisible – avec le regard critique de ce début du XXIème siècle qui connaît la menace de l’holocauste atomique et l’impuissance face à la pérennité des catastrophes naturelles. Le monde de la Nature et de l’acte I, c’est celui de la Reine de la nuit, un paysage de lande herbeuse probablement post-apocalyptique, où Papageno survit dans une carcasse d’avion et où Tamino vient s’égarer. A l’acte II, l’univers de la Science est le domaine d’un Sarastro aveugle et de ses disciples-étudiants, sous la forme d’un laboratoire ou d’une université d’histoire naturelle avec ses vitrines de spécimens botaniques et sa salle de conférences. Tels des cobayes et sous surveillence vidéo permanente, Tamino et Pamina y subissent leurs épreuves ; celle du Feu devient l’expérimentation de l’arme atomique, celle de l’Eau prend la forme d’ímages de tsunami, comme l’avait laissé entrevoir la projection du serpent inaugural. Tamino et Pamina deviennent ainsi les intercesseurs d’une réconciliation entre Science et Nature, qui se concrétise à la scène finale quand Sarastro et la Reine de la nuit tombent dans les bras l’un de l’autre.

Dans les décors toujours très réalistes et soignés dans le moindre détail de la fidèle collaboratrice , sous les éclairages très étudiés de Marion Hewlett, le spectacle est plutôt séduisant visuellement. y déroule son concept avec fluidité et pertinence, en s’aidant d’une direction d’acteurs précise et en l’émaillant d’idées qui font souvent mouche ; il en va ainsi des trois dames et de leurs doubles, figurant les trois âges de la vie telles des Parques, des trois enfants volontairement indifférenciés sexuellement, oscillant entre garçonnets et clones de Pamina, de l’utilisation des tiroirs des vitrines de botanique ou d’un toboggan pour varier entrées et sorties de scène. Mais on regrette que le sérieux, le caractère un peu rhétorique et aride du propos, l’objectivité l’emportent, évacuant tout merveilleux, toute poésie, tout humour ou même toute allusion à la franc-maçonnerie qui sous-tend le livret. Le meilleur exemple en est fourni par le lever de rideau du deuxième acte, où s’affairent balayeuses et femmes de ménage vidant les poubelles, qui s’avère bien trivial alors que s’élève la musique quasiment liturgique qui précède l’entrée des initiés.

D’autant que la distribution réunie souffre de quelques faiblesses. Ce n’est pas le cas du Tamino de , toujours suprêmement élégant et stylé, à l’art du legato consommé mais aux aigus parfois contraints par la tessiture globalement élevée du rôle, ni du Papageno si humain et sensible de , excellent à la fois comme comédien et comme chanteur, ni du Monostatos brûlé par les radiations de Adrian Thompson, idéalement piaillant dans cet emploi de trial. Les trios, tant des Dames que des Knaben, sont suffisamment différenciés vocalement pour ne pas lasser mais soigneusement appariés pour assurer une irréprochable homogénéité. La Papagena fraîche et souriante de Gudrun Sidonie Otto et le noble Orateur de Raimund Nolte complètent le côté positif. La Reine de la nuit de est déjà plus problématique, qui rate son air d’entrée mais réussit bien mieux « Der Hölle Rache », parvenant à placer des coloratures puissantes et projetées sur des registres médium et grave plus ténus, dans une incarnation théâtralement plus désespérée que menaçante. La vocalité d’ ne convient pas à Pamina : trop travaillée, manquant de naturel et de simplicité, pauvre en harmoniques, plus apte à l’agilité qu’au legato mozartien. Dans ces conditions, « Ach, ich fühl’s » n’émeut jamais. Enfin, s’avère totalement insuffisant en Sarastro, sans autorité, sans puissance et surtout sans graves.

Si cette Flûte enchantée manque cruellement de magie et de lyrisme, la faute en incombe aussi à la direction raide et métronomique de . Pourtant, l’, parfois contestable, lui offre ici une rondeur de son et une réactivité des timbres parfaitement idoines. Bien que vive – les baroqueux sont passés par là –, cette battue irrémédiable et uniforme assure la parfaite cohésion entre la fosse et le plateau mais lasse par son manque de contrastes et de couleurs. Il faut attendre « Ein Mädchen oder Weibchen » de Papageno pour qu’enfin tempo et articulation varient quelque peu… C’est bien tard !

 

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 23-XII-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), opéra en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Marion Hewlett. Vidéo : fettFilm (Momme Hinrichs et Torge Møller). Avec : Sébastien Droy, Tamino ; Olga Pasichnyk, Pamina ; Bálint Szabó, Sarastro ; Susanne Elmark, la Reine de la nuit ; Paul Armin Edelmann, Papageno ; Gudrun Sidonie Otto, Papagena ; Adrian Thompson, Monostatos ; Anneke Luyten, Première Dame ; Aline Martin, Deuxième Dame ; Eve-Maud Hubeaux, Troisième Dame ; Raimund Nolte, l’Orateur / Deuxième Homme armé ; Mark Van Arsdale, Premier Prêtre / Premier Homme armé ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Deuxième Prêtre. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Petits Chanteurs de Strasbourg (chef de chœur : Philippe Utard) ; Orchestre symphonique de Mulhouse ; direction musicale : Theodor Guschlbauer.

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