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Avec Platée, du baroque à Stuttgart

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Stuttgart. Opernhaus. 26-VI-2013. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée, opéra bouffon en trois actes et un prologue sur un livret de Jacques Autreau et Adrien-Joseph Valois d’Orville. Mise en scène : Calixto Bieito ; chorégraphie: Lydia Steier ; décors : Susanne Gschwender, costumes : Anna Eiermann ; lumières : Reinhard Traub. Avec : Mark Milhofer (Thespis/Mercure) ; Christophe Gay (Un Satyre/Cithéron) ; Shigeo Ishino (Momus) ; Rebecca von Lipinski (Thalie) ; Judith Gauthier (Amour / La Folie) ; Thomas Walker (Platée) ; Benoît Arnould (Jupiter) ; Sophie Marilley (Junon) ; Yuko Kakuta (Clarine). Staatsopernchor Stuttgart (préparé par Johannes Knecht), Staatsorchester Stuttgart. Direction musicale : Christian Curnyn.

L’opéra baroque français, en terre germanique, est une grande rareté. On avait parlé ici même d’un magnifique Phaéton de Lully, Platée a déjà fait quelques apparitions, et le Theater an der Wien dans la capitale autrichienne accomplit dans ce domaine une œuvre méritoire, mais pour le commun du public ce répertoire reste une terre presque inconnue. Cela n’empêche pas l’opéra de Stuttgart, dont la réputation d’inventivité n’est plus à faire, d’oser monter Platée avec son propre orchestre, sans pour autant négliger de recourir à un excellent spécialiste pour lui donner les nécessaires couleurs ramistes.

Platée, il est vrai, est sans doute une des meilleures portes d’entrée possibles dans l’univers ramiste, même si on peut regretter que les productions de ses grandes tragédies lyriques restent toujours trop rares – y compris en France, d’ailleurs. Encore faut-il que le metteur en scène se montre capable de pénétrer les arcanes de cette comédie à plusieurs niveaux, où la cruauté se cache toujours là où on ne l’attend pas. La mise en scène poétique et tendre de avait largement réussi ce pari, mais il n’est jamais mauvais de remettre en jeu ce qu’on croit savoir sur une œuvre, et le choix de pouvait sembler prometteur. Le résultat, pourtant, est sans doute ce qu’on peut imaginer ici de plus irritant, le metteur en scène ne faisant confiance ni au livret, ni à la musique de Rameau. Tout n’est pas perdu, certes, parce que Bieito est un magicien des arts de la scène et qu’on peut admirer des effets de décors et de lumières parmi les plus beaux qu’on ait vu ces dernières années ; mais l’analyse de l’œuvre, elle, est entièrement manquée, à l’inverse de ce qu’il avait su faire dans son récent et admirable War Requiem bâlois.

L’idée centrale du spectacle semble être une réflexion sur l’identité sexuelle : certes, l’héroïne aux discutables charmes féminins est interprétée par un homme, mais c’est si fréquemment le cas à l’opéra qu’on peine à y voir un trait distinctif de la comédie de Rameau, et l’accumulation d’indices ne suffit pas à renforcer la cohérence du propos. Ces jeux du genre sont avec des allusions sado-maso un peu trop revues tout ce que Bieito trouve pour animer une œuvre qu’il réduit pour le reste à sa nature de spectacle de cour, surlignant maladroitement l’apparente raideur des codes ramistes sans en comprendre les arrière-plans. La chorégraphie de , aussi banale que répétitive, s’appuie sur les mouvements heurtés des danses d’aujourd’hui, mais elle est profondément ambiguë dans son esthétique : tout en semblant railler l’aspect grégaire et vide de ces trémoussements, elle les montre avec trop de générosité pour qu’on ne la soupçonne pas de vouloir capitaliser sur leur pouvoir d’attraction – dénoncer et séduire ceux qu’on dénonce, en quelque sorte. Comme cela ne suffit pas, Bieito ne se prive pas d’ajouter des bruits parasites sur quelques-unes des plus belles danses de l’opéra et d’interrompre d’interjections diverses jusqu’à la scène de la Folie – tant d’efforts pour conjurer l’ennui qu’il sent se dégager de la musique sonnent comme un aveu d’impuissance. War Requiem ou De la maison des morts (Janáček, Bâle) plutôt que Platée : on ne peut s’empêcher de remarquer que Bieito semble ne jamais être plus à l’aise que là où la narration n’est pas le ressort primordial du spectacle.

Ce traitement maladroit est d’autant plus regrettable que le spectacle est d’un niveau musical très honorable. Le timbre de , très loin du haute-contre demandé, surprend au premier abord, mais il ne donne qu’à de rares moments l’impression de lutter avec la partition, et son français, comme celui de la plus grande partie de la distribution, est sans tache. La Folie de maîtrise de même sans problèmes sa virtuose partition, même si un peu plus d’audace serait ici bienvenue – l’absence d’applaudissements à l’issue de son grand air en est un indice certain. Le reste de la distribution n’appelle que des éloges, en particulier le duo de comparses formé par et , mais la grande réussite musicale du spectacle est largement due au chef , qui n’a rien à envier en matière stylistique aux spécialistes français ; plus qu’un chœur parfois incertain dans ses entrées, l’orchestre de non-spécialistes le suit avec engagement et précision dans sa soigneuse restitution des audaces ramistes qui, 250 ans plus tard, sonnent aussi inouïes qu’au premier jour.

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Stuttgart. Opernhaus. 26-VI-2013. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée, opéra bouffon en trois actes et un prologue sur un livret de Jacques Autreau et Adrien-Joseph Valois d’Orville. Mise en scène : Calixto Bieito ; chorégraphie: Lydia Steier ; décors : Susanne Gschwender, costumes : Anna Eiermann ; lumières : Reinhard Traub. Avec : Mark Milhofer (Thespis/Mercure) ; Christophe Gay (Un Satyre/Cithéron) ; Shigeo Ishino (Momus) ; Rebecca von Lipinski (Thalie) ; Judith Gauthier (Amour / La Folie) ; Thomas Walker (Platée) ; Benoît Arnould (Jupiter) ; Sophie Marilley (Junon) ; Yuko Kakuta (Clarine). Staatsopernchor Stuttgart (préparé par Johannes Knecht), Staatsorchester Stuttgart. Direction musicale : Christian Curnyn.

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