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Dialogues des carmélites à Paris, au bonheur des dames

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 10-XII-2013. Francis Poulenc (1899-1963) : Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Olivier Py ; décors et costumes : Pierre-André Weitz ; Lumières : Bertrand Killy. Avec : Patricia Petibon, Blanche de la Force ; Véronique Gens, Madame Lidoine ; Sophie Koch, Mère Marie de l’Incarnation ; Rosalind Plowright, Madame de Croissy ; Anne-Catherine Gillet, Sœur Constance de Saint Denis ; Topi Lehtipuu, le Chevalier de La Force ; Philippe Rouillon, le Marquis de La Force ; François Piolino, l’Aumônier ; Jérémy Duffau, Premier Commissaire ; Yuri Kissin, Second Commissaire ; Mathieu Lécroart, Thierry / le Médecin / le Geôlier. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées (chef de chœur : Alexandre Piquion), Philharmonia Orchestra, direction : Jérémie Rhorer

DIALOGUES DES CARMELITES -Voici la quatrième production marquante de Dialogues des Carmélites créée cette année en France, après celles de Toulon, Bordeaux/Nantes et Lyon. Commandé il y a exactement soixante ans par le directeur des éditions Ricordi, créé en italien à la Scala de Milan en 1957, l’ouvrage majeur de Poulenc (dont on célèbre cette année le cinquantenaire de la disparition) n’a jamais été autant plébiscité chez nous ! Et la distribution plus qu’alléchante affichée par le Théâtre des Champs-Elysées nous promettait encore un succès majeur : il fut au rendez-vous mais n’occulta pas une légère déception.

Les Carmélites avaient tout pour fasciner  : un sujet rhétorique autant que mystique, un discours dialectique sur la liberté et le déterminisme, un découpage cinématographique. Et, par instant, en effet, son imagination visuelle, manifestement enflammée, fait feu de tout bois. Quelle sensation vertigineuse engendre ainsi la mort de la Première Prieure, vue d’en-dessus, comme de très haut : le lit a, en fait, été cloué sur le fond de scène, la Prieure, qui s’y tient debout, y semble allongée de tout son long, cernée par les ombres d’un mobilier trop simple pour ne pas paraître inquiétant ! La prison et son entrelacs glacé de rayons lumineux et de néons, façon Tron, ou le jardin du couvent, hérissé de vieux arbres épineux, possèdent aussi une forte charge poétique. Mais d’autres « trucs artistiques » laissent paraître leur gratuité : le dernier repas des moniales contrefaisant une Cène, une récurrente crèche de contreplaqué, les ombres chinoises tautologiques animant le récit du Marquis ou, surtout, l’entrée par la salle – inutile et inefficace – des Commissaires. La scénographie de Py, fluide et, comme toujours, d’une grande virtuosité spatiale (elle tire parti au maximum des nouvelles possibilités techniques offertes par le Théâtre après sa rénovation, ainsi que du talent de ses décorateur et éclairagiste coutumiers), fait se succéder de belles images, de frappants climats, d’ingénieux dispositifs mais n’affiche aucune ligne directrice – ni « point de vue » sur l’œuvre, ni réelle conception d’ensemble, ni même de véritable compréhension des personnages, faute, une fois de plus, d’une direction d’acteurs (le point faible de Py) digne de ce nom.

En revanche, la baguette de , elle, prend parti : pour la violence, pour la rudesse, pour le caractère sanguin d’une musique qu’on tire trop souvent vers la joliesse ou l’épure. Magnifiant les teintes d’un qu’on a rarement entendu aussi âpre (non plus qu’aussi séduisant : quelles clarinettes !), sculptant les rythmes d’une partition qui évoque dès lors plutôt Janàček que Debussy, le jeune chef français a parfois la main un peu lourde (on s’étonne des teintes quasi hispaniques du dernier interlude) mais sait idéalement doser théâtralité (et donc priorité du verbe) et symphonisme. Cette lecture haute en couleurs appelait du répondant – l’impressionnante troupe vocale n’en manquait point.

DIALOGUES DES CARMELITES -

Commençons tout de suite le concert de louanges par la dernière venue : une remplaçant au pied levé Sandrine Piau, souffrante, en Sœur Constance. Certes, Gillet, qui vient d’incarner Blanche de la Force à Nantes, est une familière de l’œuvre et du rôle – mais, tout de même, quelle santé, quelle clarté solaire dans l’émission et la diction et, surtout, quelle irrésistible présence confère-t-elle à cette « petite sœur », plus complexe que ne l’a souvent laissé entendre la « tradition » interprétative ! La Seconde Prieure de plane évidemment sur les mêmes hauteurs et, en partie, pour les mêmes raisons : sa voix dense, sensuelle et égale tombe sans un pli sur ce rôle en or, malgré cette noblesse innée dont elle ne peut se départir et qui n’appartient pas de plein droit à Madame Lidoine. Face à elle, la Mère Marie plus maternelle qu’impérieuse de ne cède pas un pouce de terrain.

a longtemps été une charmante Constance : la voici devenue Blanche, dont elle possède désormais les atouts – un grave qui s’est corsé, une franchise accrue dans la projection et l’élocution – et dont elle dessine, peu à peu les contours. Semblant se souvenir de sa récente Lulu, Petibon impose un personnage acéré, presque expressionniste dans ses éclats, avec des aigus volontairement droits et quelques acidités qu’elle ne tente pas de gommer. Blanche y perd en « capital sympathie » ce qu’elle gagne en étrangeté, en virulence. De même, les deux ténors, tout aussi suaves l’un que l’autre, ne cherchent pas à dissimuler leurs fragilités : on peut ainsi imaginer Aumônier moins insinuant que et Chevalier plus viril que , mais, dans la toujours irrésistible scène du parloir, le Finlandais s’avère poignant. Excellent Marquis, Commissaires un peu décevants – reste la Première Prieure, rôle « à problèmes » qu’une en fin de carrière échoue à dompter : ses registres vocaux sonnent définitivement disparates (avec un grave fort grinçant), le français reste précautionneux et, surtout, l’interprète semble désarçonnée par le parler-chanter qu’exige la musique, toujours tentée d’en faire trop ou pas assez.

Dommage : il s’agit de la seule erreur de casting d’une production qui a soulevé l’enthousiasme du public. A noter, pour ceux qui n’auraient pu voir ce spectacle très couru : coproduit par La Monnaie de Bruxelles, il y sera probablement repris sous peu.

Crédit photographique : © Vincent Pontet / Wikispectacles

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 10-XII-2013. Francis Poulenc (1899-1963) : Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Olivier Py ; décors et costumes : Pierre-André Weitz ; Lumières : Bertrand Killy. Avec : Patricia Petibon, Blanche de la Force ; Véronique Gens, Madame Lidoine ; Sophie Koch, Mère Marie de l’Incarnation ; Rosalind Plowright, Madame de Croissy ; Anne-Catherine Gillet, Sœur Constance de Saint Denis ; Topi Lehtipuu, le Chevalier de La Force ; Philippe Rouillon, le Marquis de La Force ; François Piolino, l’Aumônier ; Jérémy Duffau, Premier Commissaire ; Yuri Kissin, Second Commissaire ; Mathieu Lécroart, Thierry / le Médecin / le Geôlier. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées (chef de chœur : Alexandre Piquion), Philharmonia Orchestra, direction : Jérémie Rhorer

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