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Genève : Iphigénie en Tauride sans mode d’emploi

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 29-I-2015. Christoph Willibald Gluck (1714- 1787) : Iphigénie en Tauride, tragédie lyrique en quatre actes sur un livret de Nicolas-François Guillard. Mise en scène : Lukas Hemleb. Décors : Alexander Polzin. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Collaboration chorégraphique : Joanna O’Keeffe. Lumières : Marion Hewlett. Avec : Anna Caterina Antonacci, Iphigénie ; Bruno Taddia, Oreste ; Steve Davislim, Pylade ; Alexey Tokhomirov, Thoas ; Julienne Walker, Diane ; Mi-Young Kim, Première Prêtresse ; Marianne Dellacasagrande, Deuxième Prêtresse ; Michel de Souza, un Scythe ; Cristiana Presutti, une Femme grecque ; Wolfgang Barta, le Ministre du sanctuaire. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Hartmut Haenchen.

© GTG/Carole ParodiDepuis quelques années, nombre de productions du Grand Théâtre de Genève proposent des choix scéniques divergeant du goût esthétique du public, de culture essentiellement latine. Cette nouvelle production d’Iphigénie en Tauride confirme cette tendance.

Iphigénie en Tauride est l’opéra français par excellence. Apothéose de l’œuvre de Gluck, alors à Paris, le succès remporté par cet épisode de l’histoire d’Iphigénie clôt la querelle qui opposait le compositeur à Piccini. Cet opéra scelle l’envie profonde de Gluck de franciser l’opéra italien. Or cet aspect culturel semble échapper au metteur en scène allemand .

L’intrigue d’Iphigénie en Tauride est simple. Exilée d’Aulide et grande prêtresse de Diane, elle découvre petit à petit qu’un des deux étrangers échoués sur les rivages des Scythes n’est autre que son frère Oreste. La loi du lieu veut qu’ils soient condamnés à mort et Iphigénie se trouve devant le dilemme de choisir celui qui périra, d’Oreste, son frère, ou de Pylade, son fidèle compagnon.

« La particularité de est de ne pas se trouver là où on l’attend » peut-on lire dans le programme du Grand Théâtre de Genève. Effectivement, de ce côté, il ne déçoit pas. Ne sachant raconter l’intrigue, le metteur en scène allemand fait le choix de doubler les personnages avec des marionnettes sans qu’on en saisisse l’à-propos. Peut-être pense-t-il le public incapable de comprendre le drame d’Iphigénie ?

La laideur des personnages grimés à l’excès, des choristes masqués derrière des voilettes noires, tel des apiculteurs chassant l’abeille, n’ajoute aucune pertinence à l’intrigue. Alors on noie le poisson devant un imposant décor (Alexander Polzin) des ruines d’un amphithéâtre de pierre, maigre témoin de la raison théâtrale. Pourquoi faut-il qu’il disparaisse totalement au troisième acte pour réapparaître au quatrième ? Redescendant des cintres avec des racines vomissant un liquide visqueux, l’effet est glauque et écœurant.

©GTG/Carole Parodi
Le parasitage de l’action est total, chaque personnage manipulant sa marionnette, comme un double inutile. Tous ces pantins déferlent en un ballet insensé autour des protagonistes. Toujours en démonstration de non-sens, Lukas Hemleb maquille pantins et solistes comme des acteurs de théâtre Nô sans que cet artifice n’éclaire d’aucune façon le propos de l’opéra de Gluck. Décidément, cette mise en scène requiert un mode d’emploi ! Avec l’insuffisante qualité de la diction française des chanteurs, on passe la soirée les yeux rivés sur les surtitres afin de prendre le relais sur ce que la scène ne montre pas.

Côtés solistes, la part du rôle-titre est bien sûr la plus imposante. A ce jeu, la soprano italienne (Iphigénie) relève le défi avec la chaleur et l’ampleur de sa belle voix. On aurait toutefois aimé qu’elle aborde ce rôle avec une voix plus tragique que lyrique, mais on se doit de comprendre qu’avec une telle mise en scène, il est difficile de se sublimer. Alors, on chante au mieux, l’artiste passant après la musicienne. C’est ainsi pendant un court instant où la scène est totalement vide de décor et de pantalonnades de poupées qu’elle donne le meilleur de son chant. Les autres voix sont malheureusement loin d’être à la hauteur de leur rôle. Hormis le ténor australien (Pylade), dont la voix bien centrée est capable de belles nuances, les autres protagonistes souffrent d’une inadéquation au chant français. A commencer par le baryton italien (Oreste), dont l’engagement théâtral ne suffit pas à cacher une voix trop rugueuse pour cette musique. Le choix de la basse ukrainienne (Thoas) s’avère encore plus problématique dans la mesure où sa voix ingrate peine à phraser la mélodie de l’opéra français et à chanter dans la langue de Molière.

Si, étrangement, le Chœur du Grand Théâtre est surpris en de fréquents décalages donnant l’impression d’être mal préparé, soulignons encore l’excellente direction d’orchestre du chef qui fait ressortir la solidité onctueuse de l’. Le public ne s’y est pas trompé en réservant au chef allemand le meilleur de ses applaudissements. Notons enfin qu’au moment des saluts, quelques spectateurs ont émis diverses protestations sonores sur ce spectacle. Chose rare lors d’une représentation autre qu’une Première, quand les metteurs en scène, décorateurs et costumiers viennent saluer.

Crédits photographiques © GTG/Carole Parodi

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