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La Clémence de Titus à Strasbourg ou l’usure du pouvoir

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 8-II-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clemenza di Tito, opera seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà, d’après Pietro Metastasio. Mise en scène : Katharina Thoma. Décors : Julia Müer. Costumes : Irina Bartels. Lumières : Olaf Winter. Avec : Benjamin Bruns, Tito ; Jacquelyn Wagner, Vitellia ; Stéphanie d’Oustrac, Sesto ; Chiara Skerath, Servilia ; Anna Radziejewska, Annio ; David Bizic, Publio. Cordelia Huberti, continuo ; Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction musicale : Andreas Spering.

A l’Opéra national du Rhin, la nouvelle production de La Clémence de Titus s’avère passionnante. revisite en profondeur le livret avec acuité et précision tandis que Stéphanie d’Oustrac reprend son Sesto toujours plus intensément incarné.

+clemenza_onr_photo_alainkaiser_47001422886489Pour sa première mise en scène à l’Opéra national du Rhin, frappe un grand coup. Transposé dans l’Italie postfasciste des années 50, où culpabilité et réconciliation n’étaient certainement pas des notions abstraites, le pardon général accordé par l’empereur Titus aux comploteurs qui ont essayé de le tuer (dont son ami Sesto) n’est nullement l’expression de la mansuétude d’un grand monarque mais la marque de la faiblesse d’un pouvoir à bout de souffle et attaqué de toutes parts. Et quand le peuple fait irruption dans l’espace des puissants pour réclamer «justice pour les victimes» et rappeler que «la loi est la même pour tous», Titus leur répond par un «Tout est pardonné» qui sidère par son rappel d’une douloureuse actualité comme par la profondeur de la réflexion qu’il engendre. Non, pour , tout n’est pas pardonnable et les criminels doivent au minimum reconnaître et expier leur faute. C’est ce que fera Sesto en se suicidant dans la coulisse au rideau final.

La Clémence de Titus, un opéra politique ? Très certainement. Mais la force de la démonstration n’a rien d’aride ou de contraint. Dès l’ouverture, le plateau tournant dévoile toutes les facettes du magnifique décor de Julia Müer et présente les protagonistes du drame dans leurs univers respectifs. Titus renonce pour raison d’état à son amour pour Bérénice dans une salle aux parois de marbre noir, froide et écrasante, qui révèle sa solitude et où prendront place toutes les cérémonies officielles. Vitellia accueille Sesto dans son bureau high-tech dominé par les bustes de toutes les gloires passées de l’Italie tandis qu’Annio et Servilia abritent leurs amours sur une terrasse arborée. Extrêmement détaillée, la direction d’acteurs de Katharina Thoma abonde en détails justes et réalistes, qui dessinent avec précision des caractères d’une très humaine richesse et complexité. Il se passe toujours quelque chose sur scène, qui vient réveiller l’intérêt ou suscite le questionnement, y compris durant les longs monologues que constituent les airs. Enfin, l’usage virtuose du plateau tournant assure des transitions entre les scènes d’une parfaite fluidité et enrichit avec naturel les interactions.

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incarne avec justesse le Titus indécis et velléitaire voulu par Katharina Thoma, y compris dans une interprétation vocale assez lisse. « Del più sublime soglio » montre clairement ses doutes et ses hésitations à assumer la couronne. « Se al impero », aux vocalises parfaitement assurées mais sans réel brillant, confirme la lassitude du souverain. fait très forte impression en Vitellia manipulatrice et égocentrique, coincée dans son tailleur de secrétaire, son chignon et ses talons aiguilles. Ses remords ne seront que de courte durée puisqu’elle essayera encore sans succès de séduire Titus au final. Depuis sa Fiordiligi de 2009, le registre grave s’est considérablement affermi comme le confirme un « Non più di fiori » de fort belle facture tandis que l’aigu a pris des reflets métalliques et n’évite pas quelques stridences. On le sait notamment depuis son interprétation de Cybèle dans Atys de Lully : Stéphanie d’Oustrac sait être une transcendante tragédienne. Elle a encore approfondi son interprétation du rôle de Sesto et en dessine désormais un portrait d’une exceptionnelle richesse et d’une totale véracité. Elle y ose une variété des intonations et une palette dynamique exaltantes, du murmure au cri, toujours en situation, toujours à but de vérité dramatique. apporte limpidité et fraîcheur à Servilia, campe un Annio droit et net, David Bizic déçoit en Publio un peu trop brutal et engorgé.

Alacrité rythmique, netteté d’articulation, vivacité des couleurs, c’est bien une direction presque « baroqueuse » qu’assure . Bien que de construction moderne, l’, à qui Mozart réussit décidément bien, suit avec bonheur ses injonctions et concourt à la réussite du spectacle. Et l’on n’oubliera pas de féliciter les solistes de clarinette et cor de basset qui rivalisent de virtuosité et de poésie pour accompagner l’un l’aria de Sesto, l’autre le rondo de Vitellia, ni le qui renouvelle une prestation impeccable désormais coutumière.

Crédit photographique : © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 8-II-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clemenza di Tito, opera seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà, d’après Pietro Metastasio. Mise en scène : Katharina Thoma. Décors : Julia Müer. Costumes : Irina Bartels. Lumières : Olaf Winter. Avec : Benjamin Bruns, Tito ; Jacquelyn Wagner, Vitellia ; Stéphanie d’Oustrac, Sesto ; Chiara Skerath, Servilia ; Anna Radziejewska, Annio ; David Bizic, Publio. Cordelia Huberti, continuo ; Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction musicale : Andreas Spering.

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