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Cosi fan tutte à Strasbourg, quel théâtre !

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 11-XII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : David McVicar, reprise par Chris Rolls. Décors : Yannis Thavoris. Costumes : Tanya McCallin. Lumières : Paule Constable. Avec : Jacquelyn Wagner, Fiordiligi ; Stephanie Houtzeel, Dorabella ; Hendrickje Van Kerckhove, Despina ; Sébastien Droy, Ferrando ; Johannes Weisser, Guglielmo ; Peter Savidge, Don Alfonso. Cordelia Huberti, continuo clavecin ; Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Ottavio Dantone.

Quatre ans après sa création et après un détour par le Scottish Opera, la production de Cosi fan Tutte mise en scène par revient dans la maison qui l’a vu naître. Avec une distribution entièrement renouvelée, qu’il a lui-même concoctée, Marc Clémeur rend ainsi hommage à une des grandes réussites du mandat de son prédécesseur, .

Même confié aux mains expertes de son assistant , le spectacle de conserve toute sa précision et sa magie. Les splendides décors de Yannis Thavoris jouent sur la dialectique jour (le premier acte) / nuit (le second) et sur l’opposition entre scènes d’extérieur – la terrasse napolitaine de Dorabella et Fiordiligi, envahie à certains moments par une végétation luxuriante et dominant une Méditerranée de carte postale, d’où émergent deux rochers en symétrie des deux sœurs – et espaces intérieurs – les hautes boiseries pastels d’un XVIIIème siècle rêvé. Un enchantement visuel, auquel contribuent les costumes d’un goût parfait de Tanya McCallin, qui situent l’action plutôt vers le XIXème siècle, et les lumières toujours aussi inspirées de Paule Constable.

Dans cette scénographie somptueuse, David McVicar s’est visiblement plu à creuser les profils psychologiques des personnages de Da Ponte et à révéler les complexités de l’âme humaine. Comme à son habitude, il y parvient grâce à une intense direction d’acteurs, où gestes, attitudes, regards, apartés sonnent incroyablement justes et nous donnent l’illusion que ce théâtre est la vie même. Dès le départ, les couples paraissent mal appariés. Dorabella gaie et fantasque s’accorde mal à Ferrando rêveur et sensible ; la raisonnable Fiordiligi n’a rien à faire avec ce jeune chien fou de Guglielmo. Quand les masques tomberont, après que la cruelle comédie des Albanais ait recomposé les couples – et c’est Fiordiligi qui en prend l’initiative ! – ils ne reviendront pas à leur configuration initiale. En dépit d’un fugitif mouvement de regret ou de nostalgie, Dorabella part avec Guglielmo et Fiordiligi avec Ferrando, chaque couple de son côté…

La vraisemblance de ce qui est montré sur scène tient aussi beaucoup à l’adéquation physique des chanteurs avec leurs personnages. C’est ici le cas ; tous sont jeunes, beaux, fringants et, de plus, acteurs impliqués et honorent le travail de mise en scène. En Fiordiligi, offre un timbre prenant, au vibratello charnu, et une belle incarnation dramatique mais les redoutables sauts de registre de «Come scoglio» et les graves de «Per pieta» lui posent encore quelques problèmes. A sa décharge, dans ce dernier cas, il faut reconnaître que la lenteur du tempo choisi par et la déroute du pupitre des cors n’ont pas dû lui faciliter la tâche. attire l’attention avec sa Dorabella à la forte présence scénique, à la voix corsée, aux aigus puissants quoique parfois tendus mais se montre à court de graves dans «Smanie implacabili». Le Ferrando de est, quant à lui, irréprochable. La vocalité mozartienne lui convient admirablement ; son timbre sans aucune nasalité, son legato parfait, sa musicalité sensible trouvent particulièrement à s’y exprimer. Précédé de la flatteuse réputation d’avoir été le Don Giovanni choisi par , en Guglielmo laisse dubitatif. L’acteur est convaincant, le chanteur incontestablement musicien et aguerri. Mais on s’avoue gêné par un manque de naturel patent, une tendance systématique à faire un sort à chaque note, à changer d’émission en cours de phrase. Si cela peut convenir aux récitatifs, c’est beaucoup plus contestable dans les airs et les ensembles et donne une impression générale de préciosité, un peu à la manière des acteurs de la Comédie Française du début du XXème siècle. La Despina de est fine, drôle et vocalement idoine mais pâtit d’une projection limitée. En Alfonso, paraît très en retrait, tant scéniquement que vocalement, et son italien est vraiment exécrable.

A la direction, se perd en se préoccupant plus de faire sonner l’orchestre selon son idéal que de soutenir ses chanteurs. Très contrastés, ses tempi étirés les asphyxient ou, à l’inverse, ses finals débridés mettent à mal la synchronisation des ensembles. Mais malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à transformer l’, pourtant valeureux et attentif, en orchestre baroque. La réduction des effectifs appauvrit la sonorité, l’articulation reste molle, le jeu d’archet peu varié et les pupitres des bois et des vents sont souvent perturbés par leur surexposition. Quant au , il reste cantonné en fond de fosse et ne peut exprimer pleinement ses qualités.

Mais la théatralité de David McVicar et l’homogénéité de l’équipe de jeunes chanteurs choisie compensent largement ces quelques réserves et justifient pleinement l’intérêt de cette reprise.

Crédit photographique : © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 11-XII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : David McVicar, reprise par Chris Rolls. Décors : Yannis Thavoris. Costumes : Tanya McCallin. Lumières : Paule Constable. Avec : Jacquelyn Wagner, Fiordiligi ; Stephanie Houtzeel, Dorabella ; Hendrickje Van Kerckhove, Despina ; Sébastien Droy, Ferrando ; Johannes Weisser, Guglielmo ; Peter Savidge, Don Alfonso. Cordelia Huberti, continuo clavecin ; Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Ottavio Dantone.

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