À Turin, admirable Kát’a Kabanová

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 19-II-2017. Leoš Janáček (1854-1928) : Kát’a Kabanová, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après la pièce L’Orage de Alexandr Ostrovskij. Mise en scène : Robert Carsen reprise par Maria Lamont. Décors et costumes : Patrick Kinmonth. Lumières: Robert Carsen et Peter van Praet. Chorégraphie: Philippe Giraudeau. Avec Andrea Danková, Katerina Kabanová ; Štefan Margita, Tichon Ivanyč Kabanov ; Rebecca de Pont Davies, Kabanicha ; Misha Didyk, Boris Grigorjevič ; Oliver Zwarg, Savël Dikoj ; Enrico Casari, Váňa Kudrjáš ; Lena Belkina, Varvara ; Lukáš Zeman, Kuligin ; Lorena Scarlata, Gláša ; Sofia Koberidze, Fekluša ; Roberta Garelli, Une femme ; Luisa Baldinetti, Arianna Belloli, Emanuela Boldetti, Lorena Calabrò, Ilaria Canova, Aurora Dal Maso, Chiara De Palo, Federica Esposito, Giada Feraudo, Stella Gelardi, Viviana Guadalupi, Nadine Lobina, Giancarla Malusardi, Veronica Morello, Giada Negroni, Giulia Odori, Maria Olga Palliani, Carlotta Pelaia, Carlotta Plebs, Ilaria Quaglia, Erika Rombaldoni, Arabella Scalisi, Miryam Tomè, Chiara Vittadello, Midori Watanabe, 25 femmes. Orchestre du Teatro Regio de Turin. (Chef de chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Marco Angius.

Katia Kabanova.01Depuis sa création au Vlaamse Opera à Anvers, puis à Gand en 2004, cette production de Kát’a Kabanová a voyagé dans toute l’Europe. À son tour, le Teatro Regio de Turin lui réserve un accueil éminemment chaleureux tant par la beauté dépouillée de la mise en scène de que par la splendeur de l’interprétation musicale où transparaît la patte de , le directeur musical du Regio, dans le choix des chanteurs.

On dit de certains grands acteurs qu’ils pourraient dire le Bottin du téléphone. pourrait le mettre en scène. D’une action qui se résume entre Kabanicha, mère possessive de Thikon Kabanov jalouse de la beauté et de la droiture morale de sa bru Katia qui, délaissée, tombe amoureuse de Boris. Puis prise de remords, elle avoue sa relation à ses proches avant de se jeter dans la Volga. Une intrigue presque banale quand bien même tragique, dont en tire une musique chargée de climats d’une extrême profondeur. Robert Carsen, à l’image du compositeur, s’en tient à l’essentiel. Point de décors grandiloquents, point d’accessoires, le metteur en scène dénude ses scènes, concentrant son discours dans une direction d’acteurs efficace dont il accentue le propos avec des éclairages extrêmement bien dosés et choisis.

Sur un fond de scène brumeux, le plateau est noyé d’eau. Présence obsédante du fleuve, qui s’ouvre vers l’horizon infini. Sur ce bassin, immobiles, comme Katia vêtues de robes blanches, des femmes sont étendues sur des planches. Dans une brève intermission musicale de l’ouverture, elles se retournent brusquement pour tomber à l’eau. Saisissante image projetée sur le fond de scène de ces ondines noyées qui préludent au sort de Kát’a Kabanová. Dans un ballet lent, angoissant, elles se relèvent bientôt pour placer leurs tréteaux en sentiers sur lesquels se déplacent, se rencontrent, s’éloignent les protagonistes. Sortes de chemins obligés vers le destin, ces passerelles au-dessus de l’eau, transformées habilement par les naïades quand pour recevoir la famille se faisant face sur quatre chaises opposées, quand pour abriter la foule pendant l’orage fatal et révélateur de la faute commise, quand, finalement les deux amants se revoyant une fois encore, sur deux digues séparées par toute la profondeur du plateau. Scène bouleversante de cette dernière vaguelette générée par la main de Katia allant mourir devant son amant, ultime adieu à cet impossible amour.

Avec tant de sensibilité environnante, l’esprit subliminal qui anime la mise en scène de Robert Carsen enveloppe les chanteurs qui s’investissent avec une conscience artistique peu commune. Ainsi la démarche à petits pas nerveux de cette formidable (Kabanicha), sa raideur, n’ont d’égales que l’acidité voulue dans sa voix pour exprimer la détestation de sa belle-fille. La fraîcheur de la passion amoureuse de (Váňa Kudrjáš) et de (Varvara) s’affirme avec évidence dans le soleil jaillissant de leurs voix, comme dans le désordonné expansif de leurs gestes. La tête toujours légèrement courbée vers l’avant, (Tichon Ivanyč Kabanov) fait ressentir l’emprise de sa mère à travers sa voix assombrie. Rude, sonore, talentueux, personnage détestable, le parfait baryton (Savël Dikoj) brusque son monde, impose sa personne, admoneste tout un chacun.

Katia Kabanova.02Si le ténor (Boris Grigorjevič) relève superbement le personnage dont l’héroïne ne peut que tomber amoureux, il manque un peu de charisme et de lyrisme pour qu’on soit conquis. Peut-être aurait-on aimé qu’il offre plus de couleurs à sa voix pour qu’on saisisse mieux encore que par le geste, par ailleurs toujours juste, l’amour qu’il porte à Kát’a Kabanová.

Parce que la soprano slovaque (Kát’a Kabanová) attire tous les regards, récolte tous les suffrages. Magnifiquement campée dans son personnage, elle est l’amoureuse désespérant de l’impossible accomplissement de sa passion. Elle est la femme soumise, anxieuse de ses propres sentiments de liberté. Elle est la femme résignée à mourir pour emporter dans l’éternité ce court instant de bonheur adultérin. Avec une voix chaleureuse, une projection vocale sans faille, en un mot comme en cent… elle est Kát’a Kabanová. Une santé vocale et une joie de jouer la comédie qui fait d’ une artiste qui porte en elle un art consommé du chant et du théâtre. La joie qu’elle exprime aux saluts dénote si besoin en était qu’elle vit pleinement son bonheur d’artiste.

Abordant pour la première fois cette partition, l’Orchestra del Teatro Regio offre une exécution colorée sous la baguette extrêmement précise du chef dont l’aisance avec cette musique est remarquable.

Crédit photographique : © Ramella & Giannese

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