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La Fille de neige par Tcherniakov : les limites de l’idéal communautaire

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Paris. 20-IV-2017. Opéra Bastille. Snegourotchka, opéra en un prologue et 4 actes de Nikolaï Rimski-Korsakov. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Vidéos : Tieni Burkhalter. Avec : Aida Garifullina, Snegoroutcha ; Yuriy Mynenko, Lel ; Martina Serafin, Koupava ; Maxim Paster, Le Tsar Bernedeïs ; Thomas Johannes Mayer, Mizguir ; Elena Manistina, Dame Printemps ; Vladimir Ognovenko, Père gel ; Franz Hawlata, Bermiata ; Vasily Gorshkov, le bonhomme Bakoula ; Carole Wilson, la bonne femme ; Vasily Efimov, l’esprit des bois ; Julien Foguet, la chandeleur ; Vincent Morell, le premier héraut ; Pierpaolo Palloni, le deuxième héraut ; Olga Oussova, page du Tsar. Chœur (chef de chœur : José Luis Basso) et orchestre de l’opéra national de Paris, direction : Mikhaïl Tatarnikov.

Elena Manistina et Aida GarifullinaPour faire entrer dans son répertoire la rare Fille de neige (Snegourotchka) de , l’Opéra de Paris a fait appel au metteur en scène russe , dont les relectures et transpositions, plus ou moins heureuses (sublime Ruslan et Ludmila au Bolchoï mais improbable Macbeth à Bastille) ont établi la réputation. La transposition est ici subtilement négociée pour charger le folklore d’interrogations autour de l’idéal communautaire. La distribution réunie autour d’, superbe dans le rôle-titre, est assez inégale mais l’investissement de tous permet une agréable découverte d’une œuvre qui comprend quelques pages assez remarquables.

Snegourotchka ne fera pas partie des transpositions les plus radicales de , comme si le metteur en scène russe s’était laissé intimider par cette œuvre panthéiste au folklore traditionnel. Est-ce à dire que sa mise en scène est fade ? Comme souvent, il connaît parfaitement le livret de l’œuvre et, comme toujours, il a une idée de ce qu’il veut lui faire dire. Le prologue constitue la seule partie du spectacle que l’on pourrait qualifier de transposition pure puisque toute la magie et la mythologie de la forêt sont évacuées au profit d’une école où la Fée Printemps devient professeur de danse auprès d’un groupe d’enfants déguisés en oiseaux en lieu et place des vrais oiseaux du livret. La Fée Printemps et le Père Gel décident de laisser leur fille de neige rejoindre la communauté des Berendeïs afin qu’elle puisse se rapprocher des humains et y faire son apprentissage de la vie et surtout de l’amour.

La transposition s’arrête là car à part fournir des baskets et des caravanes aux Berendeïs, Tcherniakov se contente de suggérer un présent qui ressemble au passé auquel cette communauté semble vouloir s’accrocher. L’apprentissage, comme on s’en doute, se révélera difficile et verra la pauvre Fille de neige se heurter aux mesquineries des humains avant de fondre par amour dans l’indifférence générale. Car c’est bien cela que veut nous montrer Tcherniakov ; le destin d’une jeune fille attirée par la vie en communauté, vecteur de chaleur humaine, de force et de solidarité avant de comprendre la difficulté de la différence dans un univers qui joue la carte du collectif. Le message est limpide, le folklore devient autre chose qu’une simple distraction et Tcherniakov emporte l’adhésion du public notamment grâce à une direction d’acteurs au cordeau et à des décors et éclairages sublimes dont l’apothéose demeure le superbe dernier acte avec sa forêt d’arbres tournoyant au milieu d’ombres portées.

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L’engagement de la totalité de la distribution réunie avec beaucoup de difficultés par l’Opéra de Paris est à saluer. était très attendue sur la scène parisienne et reçoit un accueil chaleureux de la part du public. Il faut dire que tout y est, à commencer par la silhouette fragile et le teint diaphane qui collent parfaitement au personnage. Son interprétation délicate et lumineuse s’appuie sur un timbre d’une clarté toute juvénile et sur des aigus assurés, des piani et des sons filés parfaits. Face à cette adolescente froide mais touchante, le rôle du berger Lel, habituellement dévolu à un contralto a été ici judicieusement confié au contre-ténor (choix déjà effectué dans le Ruslan et Ludmila au Bolchoï). Affublé d’une perruque blonde et d’un tee-shirt moulant, le chanteur se meut avec la nonchalance du séducteur conquérant et hypnotise la salle et la Fille de neige par son chant raffiné et inhabituellement bien projeté pour un contre-ténor, grâce sans doute à des graves profonds, jamais poitrinés. Ses interventions aux couleurs d’Orphée apportent une poésie suave et inspiratrice et l’on comprend que les derniers mots de la Fille de neige lui soient finalement adressés (seule petite entorse au livret). Son rival Mizguir nécessite une autorité dont n’est pas dépourvu mais le baryton semble avoir besoin de temps pour se chauffer. On le retrouve plus à son aise dans la seconde partie où le legato et l’homogénéité de la voix s’affirment. Grâce à sa voix plantureuse s’impose directement en Koupava hystérique, maligne et fière, son investissement vocal et scénique fait des merveilles, suggérant une humanité de chair de sang face à la désincarnation de l’héroïne.

Du côté des parents, après un prologue décevant, se révèle finalement une belle Dame Printemps dans le sublime duo mère-fille du dernier acte tandis que la superbe voix du Père Gel de a clairement du mal à s’imposer dans le vaisseau de Bastille. Même s’il apparaît touchant, n’a quant à lui pas l’élégance ou la noblesse de chant nécessaire pour aborder le Tsar Berendeï et notamment son sublime air de l’acte II. Les autres petits rôles sont parfaitement défendus (mention spéciale pour le Bakoula et son épouse des inénarrables et ) et une fois de plus, l’engagement du chœur de l’Opéra de Paris suscite l’admiration dans une œuvre où il est particulièrement sollicité, que ce soit vocalement ou scéniquement.

Avouons-le, la Snegoroutcha de Rimiski-Korsakov est une jolie musique, mais elle comporte tout de même quelques tunnels où la tension dramatique retombe comme dans beaucoup d’opéras que l’on peut qualifier de folkloriques. Pour défendre cette musique, ne parvient malheureusement pas toujours à maintenir une vraie tension dramatique dans une œuvre « à numéros ». En revanche, l’œuvre comporte des passages d’une grande beauté (chanson de Lel, air du Tsar, duo mère-fille au dernier acte) où le chef sait imprimer de jolies couleurs à l’orchestre, distillant langueur et élégance et évitant le piège de la boursouflure, au service d’une production au final assez envoûtante.

Crédits photographiques © Elisa Haberer/Opéra de Paris

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Paris. 20-IV-2017. Opéra Bastille. Snegourotchka, opéra en un prologue et 4 actes de Nikolaï Rimski-Korsakov. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Vidéos : Tieni Burkhalter. Avec : Aida Garifullina, Snegoroutcha ; Yuriy Mynenko, Lel ; Martina Serafin, Koupava ; Maxim Paster, Le Tsar Bernedeïs ; Thomas Johannes Mayer, Mizguir ; Elena Manistina, Dame Printemps ; Vladimir Ognovenko, Père gel ; Franz Hawlata, Bermiata ; Vasily Gorshkov, le bonhomme Bakoula ; Carole Wilson, la bonne femme ; Vasily Efimov, l’esprit des bois ; Julien Foguet, la chandeleur ; Vincent Morell, le premier héraut ; Pierpaolo Palloni, le deuxième héraut ; Olga Oussova, page du Tsar. Chœur (chef de chœur : José Luis Basso) et orchestre de l’opéra national de Paris, direction : Mikhaïl Tatarnikov.

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