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Adriana Lecouvreur à Saint-Étienne : Adrienne, Sarah et Béatrice

La Scène, Opéra, Opéras

Saint-Étienne. Opéra. 26-I-2018. Francesco Cilea (1866-1950) : Adriana Lecouvreur, opéra en quatre actes, sur un livret d’Arturo Colanti d’après Adrienne Lecouvreur d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Mise en scène : Davide Livermore (réalisée par Alessandra Premoli). Décor : Davide Livermore, Giò Forma. Costumes : Gianluca Falaschi. Lumières : Nicolas Bovey. Chorégraphie : Eugénie Andrin. Avec : Béatrice Uria- Monzon, Adrienne Lecouvreur, de la Comédie Française ; Sébastien Guèze, Maurice, Comte de Saxe ; Sophie Pondjiclis, La Princesse de Bouillon ; Marc Scoffoni, Régisseur à la Comédie Française ; Cécile Lo Bianco, Mademoiselle Jouvenot, de la Comédie Française ; Valentine Lemercier, Mademoiselle d’Angeville, de la Comédie Française ;  Mark van Arsdale, Poisson, de la Comédie Française ; Georgios Iatrou, Quinault, de la Comédie Française ; Zoltan Kesko, le Majordome ; Pascal Carbon, comédien. Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire et Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, direction : Fabrizio Maria Carminati. 

_DSC2894Entre Monaco et Marseille, Adriana Lecouvreur fait escale chez son deuxième coproducteur. La mise en abyme de (réalisée à Saint-Étienne par Alessandra Premoli), qui avait déjà invité Sarah Bernhardt, bénéficie à Saint-Étienne, de l’arrivée d’une autre belle tragédienne : .

Battons notre coulpe en préambule : nous n’avions jamais pris très au sérieux cet avatar du vérisme, créé en 1902 entre Bohème et Tosca, certes bien écrit mais moins immédiatement inspiré que ses illustres modèles (malgré un prélude du quatrième Acte sur lequel Manon Lescaut pourrait mourir sans problème, Cilea est encore aujourd’hui à Puccini ce que Korngold a longtemps été à .) C’est chose faite avec le spectacle très fouillé de . Le metteur en scène italien creuse d’autres sillons que celui du suranné d’une énième rivalité amoureuse scandée par les effluves empoisonnés d’un bouquet de violettes (histoire pourtant vraie !). Avec une totale décomplexion, il annonce d’emblée la couleur de sa transposition temporelle : « Bienvenue en 1915 ! » envoie une énergique bande de fêtards avant le premier accord. S’enclenche alors la profusion d’un tourbillon d’images. Le cadre imposant (quasiment un arc de triomphe) d’un vieux théâtre, érigé sur une double scène tournante, s’ébranlant en cercles concentriques parfois autonomes, nous fait passer avec virtuosité de la scène à l’envers du décor en libérant la foultitude d’actions qui sont bien celles à l’œuvre dans le pile et face du monde du spectacle : cette Comédie Française d’un autre âge (1730) où triomphait la plus grande comédienne de l’époque, Adrienne Lecouvreur, mais aussi celle du début du XXe siècle où Sarah Bernhardt connut une célébrité aussi immense. 1915, c’est l’année où elle s’engagea comme infirmière de la « Grande Guerre ». C’est aussi l’année où elle fut amputée à 70 ans de la jambe droite. Le spectacle de Livermore a gardé la mémoire de tout cela, certes au prix de quelques contorsions temporelles (la Sarah amputée qu’il montre est à l’apogée de sa beauté, en condensé de tous les âges de celle qu’Hugo qualifia d’« Impératrice du théâtre ») mais qu’importe. On gagne un intérêt constant à cette leçon d’Histoire politique (images d’archives projetées sur la lèpre du cadre de scène, blessés soignés aux abords du salon de la Princesse de Bouillon) mais aussi artistique : l’Acte III allant jusqu’à nous gratifier, au cours d’un spectacle dans le spectacle, de l’intelligence d’un ballet tout sauf convenu dans sa résurrection des chorégraphies mythiques des Ballets russes, gestique nijinskienne à l’appui. Le décor accroche joliment les lumières crépusculaires de Patrick Bovey. Le charme des costumes hyper fouillés de Gianluca Falaschi interdit le regret de la poudre du Siècle des Lumières, parachevant l’évocation de ces mondes disparus que Cilea ressuscite dans son opéra et que Livermore propulse vers notre temps.

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On connaît l’engagement scénique de la belle artiste que fut, dès ses débuts, . La voir s’emparer du rôle d’Adrienne, de surcroît dans cette double mise en abyme, n’est que logique. À l’idée, forcément questionnante, d’entendre son mezzo-soprano dans un rôle souvent incarné par de vrais sopranos (Olivero, Tebaldi, Kabaivanska, Scotto), répond la splendide réussite de la prise de rôle stéphanoise. De l’umile ancella de l’Acte I au poignant Poveri fiori du IV, on suit la performance avec les yeux et les oreilles que l’on accorde à une diva. Diva du théâtre mais aussi d’un discours à l’aise dans la conversation, dans le vibrato de l’épanchement, ou encore la puissance des accents. est moins crédible : des moyens impressionnants (quel grave !) exploités avec une certaine complaisance, font que la Princesse assassine n’échappe pas à la caricature. , dont le timbre solaire frise l’insolence, est, malgré une certaine verdeur scénique, un Maurice indiscutable. Le Michonnet à la diction précise de , bien dessiné par la mise en scène, recueille un triomphe mérité. Les complices et sont l’un, un Prince de grande classe, l’autre un Abbé de Chazeuil d’opérette assez savoureux. Un très bon quatuor de comédiens (Cécile Lo Bianco, , , Georgios Iatrou) et un chœur précis et chaleureux peaufinent une distribution bien sertie par la direction de l’expert dont le beau dramatisme, le constant sens des couleurs, nous convainquent des subtilités d’écriture de la partition.

Une bouleversante scène finale tente de récupérer dans les cendres du temps le film perdu que celle qui fut une grande Tosca au théâtre tourna sur Adrienne : sur l’écran qui surplombe le cadavre de l’héroïne, en une double mise en abyme, Béatrice joue Sarah qui joue Adrienne pendant que le plateau tournant fait glisser vers les ténèbres l’amant convoité. Prenant vertige.

Crédits photographiques: © Cyrille Cauvet / Opéra de Saint-Etienne

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