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Le Pavillon d’or de Mayuzumi au Festival Arsmondo de Strasbourg

Festivals, La Scène, Opéra

Strasbourg. Opéra du Rhin. 24-III-2018. Toshiro Mayuzumi (1929-1997) : Le Pavillon d’or, opéra en trois actes, sur un livret du compositeur et de Claus H. Henneberg, d’après le roman de Yukio Mishima. Mise en scène : Amon Miyamoto ; décors : Boris Kudlicka ; vidéo : Bartek Macias. Avec : Simon Bailey, Mizoguchi ; Dominic Grosse, Tsurukawa ; Paul Kaufmann, Kashiwagi ; Yves Saelens, Le Père ; Michaela Schneider, La Mère ; Fumihiko Shimura, Abbé Dosen ; Fanny Lustaud, Uiko ; François Almuzara, Le Jeune homme ; Makiko Yoshime, La Jeune fille. Danseurs : Nicolas Caumel, Pavel Danko (jeune Mizoguchi), Nicolas Travaille. Chœur de l’Opéra national du Rhin (direction : Sandrine Abello) ; Orchestre philharmonique de Strasbourg ; direction : Paul Daniel

Il aura lieu désormais chaque année au sortir de l’hiver durant plus d’un mois. Le Festival Arsmondo lancé par l’Opéra du Rhin et sa directrice se veut une manifestation pluridisciplinaire qui appelle d’autres horizons culturels. S’inscrit au cœur de cette première édition consacrée au Japon la création française de l’opéra Le Pavillon d’or de , d’après le roman éponyme de .

et se rencontrent en 1950, à Paris, alors que le jeune compositeur japonais suit des cours au Conservatoire. Débute alors une collaboration féconde entre le musicien et le romancier, avant que les deux artistes ne se fâchent. Dans les années 1970, Mayuzumi est sollicité par le Deutsche Oper Berlin qui désire monter Le Pavillon d’or. Le compositeur reprend contact avec Mishima qui l’autorise à écrire l’opéra et l’assure de sa présence à la première. Mais le romancier se suicide par seppuku (harakiri) en public, le 25 novembre 1970, au quartier général des Forces japonaises d’autodéfense où il avait convoqué les journalistes. Le Pavillon d’or est créé en 1976, vingt ans après l’écriture du roman. Adapté par le librettiste Claus H. Henneberg, l’ouvrage est en allemand, en trois actes d’une durée d’une heure trente, et répond aux conventions du genre occidental.

L’histoire prend son origine dans un fait divers, l’incendie en 1950 du Pavillon d’or de Kyoto par un jeune moine. L’acte sacrilège sert de base à la trame dramatique singulière qu’élabore Mishima. Anti-héros à l’image d’un Wozzeck, Mizoguchi, fils d’un prêtre bouddhiste, est obsédé par la Beauté, se trouvant lui-même très laid. Dans le livret de Claus H. Henneberg, il a la main droite estropiée. Avant de mourir, son père lui fait découvrir le Pavillon d’or, symbole pour le vieil homme de l’absolue beauté que Mizoguchi ne peut apprécier, préférant le reflet du temple dans l’eau. Devenu novice du Pavillon d’or, au côté de son seul ami Tsurukawa, Mizoguchi ressent la beauté du temple comme un obstacle à toutes ses expériences du corps et de l’esprit qu’il vit dans l’échec : « Le temple se dresse toujours entre la vie et moi, il est la barrière qui me sépare de tout ». Il espère voir le temple et lui-même tombés sous les bombes (celles de 1944) ou anéantis par le typhon, mais le Pavillon d’or demeure. Il décide alors de passer à l’acte et de brûler le temple : « Je suis enfin libéré, libéré de moi-même », c’est la phrase du livret sur laquelle se referme le rideau.

Figure de proue de la musique japonaise des années 50, à l’instar de son compatriote Toru Takemitsu (1930-1996), Toshiro Mayusumi est un des premiers compositeurs nippons à venir travailler en France et à être joué dans les années 60 par les grands festivals de musique contemporaine. Formé aux nouvelles techniques de composition occidentales (il a fréquenté le studio de Pierre Schaeffer), il est à l’affût des orientations nouvelles de son pays (musique électronique de la NHK), rejoignant les avant-gardes européennes et les courants états-uniens, celui de Varèse à l’Est et de Cage à l’Ouest. Comme ses contemporains sino-japonais, il redécouvre les vertus de la lutherie traditionnelle et travaille à son intégration dans l’écriture contemporaine. Pour autant, les années 70, période où il écrit Le Pavillon d’or, marquent un tournent dans ses orientations tant politiques qu’esthétiques. De fait, l’écriture de son opéra regarde davantage vers l’expressionnisme de Berg, le swing des mélodies de Broadway (quand apparaît le GI) et la stylisation parodique de Chostakovitch : autant de ressorts qui servent de près la dramaturgie – les pages orchestrales du Prélude de l’acte III témoignent d’une maîtrise orchestrale étonnante – et semblent mettre à distance la musique traditionnelle japonaise. Excepté le court intermède instrumental du shakuhachi (la flûte japonaise) que Kashiwagi donne à Mizoguchi, et la lecture des sūtras par le chœur, à l’acte III. Cependant, la permanence de certaines couleurs – celles des percussions et du piccolo aux abords du temple – et le mouvement souvent circulaire de la musique suggèrent un espace-temps plus oriental.

Pavillon d'Or

Le dialogue des cultures apparaît plus clairement encore dans la mise en scène tirée au cordeau du Japonais Amon Myamoto, où le kimono de la Jeune fille et autres tenues traditionnelles japonaises côtoient les costumes de ville des personnages masculins. La scène, nue, où apparaissent et disparaissent les décors mobiles, s’enrichit d’un remarquable travail de lumière (Felice Ross) et de vidéo (Bartek Macias). Le réglage très fin du mouvement scénique ménage également quelques beaux moments chorégraphiques, avec la présence du danseur devenu l’ombre double de Mizoguchi lorsque ce dernier met le feu au Pavillon.

Comme chez Berg, le chant passe par tous les états de la vocalité, du lyrisme tendu et toujours syllabique au parlé-chanté dans les dialogues plus animés. Côté voix, le plateau est remarquable et d’une belle homogénéité. Parmi les chanteurs les plus sollicités, citons les deux barytons (Mizoguchi) et (Tsurukawa) qui allient aisance vocale, clarté de l’élocution et présence scénique. Dans le rôle de Kashiwagi aux pieds bots, le ténor allemand se distingue par une voix rayonnante et superbement timbrée, et un jeu de scène d’une belle envergure. Aux côtés de la Mère (Michaela Schneider) et de Uiko (Fanny Lustaud), la Jeune fille en kimono () allie joli timbre et port gracieux. et ne déméritent pas dans leur incarnation respective du Père et de l’abbé Dosen. Aux neuf personnages, il faut ajouter le chœur, celui de l’Opéra du Rhin, exemplaire, qui prend part à la dramaturgie dans Le Pavillon d’or ; narrateur au tout début de l’opéra, relayant les pensées de Mizoguchi ou commentant certains passages de l’action à l’aune du chœur antique, il psalmodie les sūtras avec une ferveur qui n’est pas sans rappeler la manière d’un Xenakis écrivant en 1965 son Oresteïa. L’omniprésence de cette voix collective et sa scansion puissante contribuent à la force et l’efficacité du mouvement dramatique, tel ce finale incandescent où tourbillonnent voix, chœur et orchestre. Saluons la performance des musiciens du « Philharmonique » de Strasbourg et de leur chef en charge d’une partition dense autant que colorée.

Crédit photographique : © Klara Beck

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