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Bâle rafle la mise avec la création suisse du Joueur

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 26-V-2018. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Le Joueur, opéra en quatre actes, sur un livret du compositeur d’après le roman éponyme de Fjodor Dostojewskij. Mise en scène : Vasily Barkhatov. Décor : Zinovy Margolin. Costumes : Olga Shaishmelashvili. Lumière : Roland Edrich. Video : 2BLCK (Maria Feodoridi, Kirill Malovichko). Avec : Dmitry Ulyanov, Général ; Asmik Grigorian, Paulina ; Dmitry Golovnin, Alexej ; Julia Faylenbogen, Babulenka ; Rolf Romei, Marquis ; Kristina Stanek, Blanche ; Pavol Kuban, Mr Astley ; Karl-Heinz Brandt, Prince Nilsky ; Andrew Murphy, Baron Wurmerhelm, Directeur du casino ; Vivian Zatta, Potapisch ; André Nicolas Schann, Premier croupier ; Ingo Anders, Deuxième croupier ; Eva Buffoni, Dame pâle ; Frauke Willimczyk, Vieille joueuse suspecte ; Vahan Markaryan, Joueur fougueux ; Luis Conte, Joueur bossu ; Hendrik J. Köhler, Joueur malchanceux. Chœur (chef de chœur : Michael Clark) du Theater Basel et Sinfonieorchester Basel, direction : Modestas Pirenas

LJUne distribution et un orchestre chauffés à blanc, une mise en scène plutôt spectaculaire : il fallait au moins cela pour révéler au public du Théâtre de Bâle la difficile partition de Prokofiev.

Le Joueur est-il un bon opéra ? Composé à toute vitesse (en quelques mois) sur un livret tiré du bref roman écrit à toute vitesse lui aussi (en quelques jours) par Dostoïevski, le deuxième opéra des huit du grand compositeur russe peine, plus d’un siècle après sa composition, à rassembler les foules. Un Theater Basel clairsemé comme rarement avant le lever de rideau, déserté comme jamais après l’entracte, témoigne de la difficulté d’approche d’une œuvre des plus rugueuses. Des héros animés par le seul appât du gain, à la psychologie difficilement cernable : après la dernière note, on continue de s’interroger quant aux motivations d’Aleksej et plus encore de Paulina, les deux jeunes premiers n’ayant rien à envier aux pulsions addictives de ceux qui les entourent, toutes et tous visiblement perfusés à l’euro. Chacun des acteurs de cet effrayant carrousel attend la mort annoncée de Babulenka, tante richissime, arlésienne qui apparaît à mi-parcours, dilapide elle-même au casino, et au grand dam de chacun, la fortune convoitée. Pour illustrer ce scénario désespéré, Prokofiev a souhaité composer en 1915 « un opéra dans le style de la déclamation«  et qui ne sera créé, une guerre et une révolution plus tard, qu’en 1929 à Bruxelles et en français, en 1970 à Moscou en version originale. On est très loin du sommet d’émotion atteint, sur un sujet voisin, par son compatriote Tchaïkovski, avec La Dame de pique. Avec son refus de l’épanchement, son absence d’ouverture et son tardif autant que bref bref interlude musical, Le Joueur semble inaugurer la liste de des opéras hyper bavards du XXsiècle, du type de ceux de Jake Heggie aujourd’hui. Le jeune Prokofiev, quant à lui toujours brillant, plus motoriste que jamais, collant à son sujet avec le mouvement perpétuel d’un orchestre tourbillonnant comme une roulette géante, exacerbe la patience du spectateur, qui doit attendre la lamentation désespérée du Général (fin du troisième acte tout de même) pour pouvoir enfin embarquer dans l’enivrant maëlstrom de l’étonnante scène de casino de l’Acte IV.

Bâle a fait un choix judicieux en misant sur . Le jeune metteur en scène russe propose un spectacle plus convaincant encore que sa Khovanchtchina de 2015 in loco. Il transpose la Roulettenburg imaginaire de 1865. Ce qui s’y perd en aristocratie sociale (le Marquis est ici un adepte des plus interlopes de la musculation à domicile et des substances illicites) trouve sans problème à s’épanouir dans notre époque, où la devise « Enrichissez-vous » fait son grand retour. Une vidéo inscrite sur les murs de l’imposant décor du spectacle accueille le spectateur avec les seules images de casino de la soirée : les héros de Barkhatov ne se rendront pas dans ces lieux (mythiques pour les uns, images de l’enfer pour les autres) que sont les salles de jeu, et se contenteront de jouer en ligne depuis la chambre d’hôtel où la mise en scène les aura consignés. Les murs se lèvent et s’abaissent régulièrement pour révéler différents décors : une laverie en sous-sol, le simple rez-de-chaussée ou encore les étages successifs du bâtiment, équivalent moderne des kommounalkas de la Russie soviétique. Dispositif ingénieux et captivant, qui permet de voir ce qui se passe dans toutes les chambres adjacentes et surtout de ne pas perdre de vue les personnages d’une intrigue passablement complexe. Sur les ultimes mesures, Barkhatov réintroduit l’opportuniste Blanche dans la chambre d’Aleksej, se payant même le luxe de montrer le devenir désespérant du héros dostoïevskien, que Prokofiev n’avait pas cru bon de mettre en musique.

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Si les parties chantées apparurent trop compliquées aux interprètes prévus en 1916, elles ne posent aucun problème à la formidable équipe réunie à Bâle. L’orchestre est prokofievien en diable sous la direction de feu de Modestas Pitrenas, le jeune chef lituanien sachant jeter avec ardeur les percussions dans le tumulte des trop brefs moments spectaculaires de la partition. Le russe , Aleksej idéal aux aigus tranchants, se révèle un ténor à suivre. La réplique intense que lui donne la lituanienne en Paulina n’est pas loin de donner un semblant d’humanité à un des personnages les plus désarçonnants du répertoire. Le formidable remplace Pavlo Hunka, et son Général haut en couleurs, puissant et d’une émission de lied, complète un trio vraiment marquant. On a toujours plaisir à retrouver et , fleurons de la troupe bâloise. Personne ne déméritant, de l’Astley de Pavol Kuban à ou , la seule réserve concerne finalement le remplacement de la si savoureuse Jane Henschel, souffrante, par , mais il s’agit d’une réserve extra-musicale : si la Babulenka de la jeune mezzo-soprano est magnifiquement chantée, difficile en revanche d’accorder crédibilité, en lieu et place de la vieille tante en fin de vie annoncée, à cette superbe femme au sommet de sa beauté.

Crédits photographiques : © Priska Ketterer

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