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Ferveurs baroques à Sinfonia en Périgord

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Périgueux. Parc Gamenson. 25-VIII-2018. Jean de Cambefort (c.1605-1661), Antoine Boesset (1587-1643), Louis Constantin (1697-1779), Michel Lambert (1610-1696), Francesco Cavalli (1602-1676), Luigi Rossi (1597-1653) : reconstitution du Ballet Royal de la Nuit par Sébastien Daucé. Etienne Guiol : mapping et lumière. Avec : Lucile Richardot, Violaine Le Chenadec, Caroline Weynants, Caroline Dangin-Bardot, Deborah Cachet, Ilektra Platiopoulou, Etienne Bazola, Renaud Brès, Nicolas Brooymans, David Tricou. Chœur et orchestre de l’Ensemble Correspondances, direction : Sébastien Daucé

Abbaye de Chancelade. 27-VIII-2018. Heinrich Schütz (1585-1672) : Historia der Auferstehung Jesu Christi. Johann Hermann Schein (1586-1630) : Israelis Brünnlein. Avec : Claire Lefillâtre, Fiona Mc Gown, Vincent Lièvre-Picard, Sébastien Obrecht, Lisandro Nesis, Victor Sicard, Georges Abdallah. Compagnie La Tempête, direction : Simon-Pierre Bestion

29170688_UnknownDepuis 28 ans, le festival Sinfonia offre, sous la houlette inspirée de David Théodoridès, une programmation de qualité qui embrasse tous les aspects de la musique baroque et permet de découvrir en musique le riche patrimoine du Périgord. Comme chaque année, une attention particulière est portée aux jeunes ensembles et à la découverte de nouveaux talents. Mais ce sont deux ensembles déjà confirmés que nous avons retrouvés à Périgueux : l’ de et la de .

Si la renommée du Ballet de la Nuit a traversé les siècles, c’est parce qu’on y vit danser le jeune Louis XIV en Apollon en 1653 et qu’on garde en mémoire son apparition en costume de Soleil. Mais de la partition, œuvre collective de Cambefort, Boesset, Constantin et Lambert, il ne restait, outre le livret, que le premier air et la partie de premier violon. s’est lancé dans un exceptionnel travail de restitution de toutes les parties manquantes, au plus près de l’écriture des ballets de cour du Grand Siècle français qu’il connaît parfaitement. Il a adjoint des extraits de l’Ercole amante de Cavalli et de l’Orfeo de Rossi, qui ont été représentés à la cour du jeune Louis XIV à l’initiative de Mazarin. Après le succès du grand ballet mis en scène donné à Caen, Versailles et chroniqué par ResMusica à Dijon, le festival Sinfonia accueillait, en ouverture de sa programmation, le Concert royal de la Nuit, version de concert de cette œuvre, rehaussée d’une mise en lumière et d’effets vidéo d’Étienne Guiol. C’est sous cette forme que le spectacle s’apprête à une grande tournée internationale, qui l’emmènera d’Utrecht à Pékin.

Il est toujours risqué de programmer un spectacle en plein air, même au cœur de l’été périgourdin. Le froid et la pluie qui se sont invités ce soir-là sous les frondaisons du parc Gamenson de Périgueux ont fait craindre le pire pour l’accord des instruments, la voix des chanteurs et la santé de tous. Mais le miracle a eu lieu lorsque la pluie s’est arrêtée cinq minutes avant l’heure de la représentation et que les cinquante musiciens et chanteurs de l’ sont entrés sur la scène installée devant un mur antique, sur lequel est projeté le ballet des astres nocturnes. Et on a vite oublié le froid lorsque s’est élevée la voix de incarnant la Nuit. Passé le premier étonnement de découvrir des micros pour sonoriser voix et instruments (malheureusement indispensables dans les conditions du plein-air), la somptuosité de la musique a tout emporté dans son sillage.

Composé en quatre veilles (ou entrées), le concert nous fait passer de la nuit aux divertissements, à grand renfort de références mythologiques (Vénus, Hercule, Orphée et Eurydice…), pour aboutir à l’aurore qui annonce le triomphe du Roi-Soleil. On peut regretter que le livret fourni ne permette pas au spectateur de suivre plus clairement les différentes attributions musicales. Heureusement, l’excellente diction de la plupart des chanteurs permet de comprendre les textes, qui font alterner français et italien. La délicatesse des ornements de aux reprises des airs est une merveille. On apprécie également quelques ajouts de rhétorique gestuelle chez certaines chanteuses dans cette version de concert où seules les images du fond de scènes sont animées, en particulier chez Caroline Dangin-Bardot dans le rôle de Vénus.

incarne une Junon d’une fureur très expressive. Autre grand moment, l’air de la mort d’Euridice par , très émouvante. Du côté des hommes, la basse Nicolas Broomans fait belle impression. Mais c’est dans la scène du Sommeil qu’on atteint un sommet d’expressivité, où trois chanteurs nous offrent des pianissimi superbes, imités par les cordes. Le baryton , dans le rôle du Sommeil, nous aura une fois de plus séduit.

Tout au long de l’œuvre, le continuo est somptueux, avec une mention spéciale pour à la viole et Arnaud de Pasquale au clavecin. Les micros un peu trop présents pour le clavecin et surtout pour les théorbes permettent toutefois d’apprécier la subtilité du jeu des cordes pincées. Quant à l’orchestre de Correspondances en grand effectif, il est parfait d’un bout à l’autre, avec cette couleur inimitable de l’orchestre « lulliste » à cinq parties, avec toute la famille des violons en majesté et le cornet d’Adrien Mabire qui déroule ses diminutions dans les dessus.

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Nous avions beaucoup apprécié le disque que Simon-Pierre Bestion a consacré à Schütz et Schein avec son ensemble La Tempête. C’est ce même programme, intitulé « Larmes de Résurrection », qu’il a proposé au public de l’abbaye de Chancelade, faisant alterner l’Histoire de la Résurrection et les Fontaines d’Israël avec la lecture de l’Évangile par un chantre byzantin. Les austères musiques luthériennes prennent ici une coloration presque italienne grâce à l’ajout d’une riche instrumentation et d’une réalisation luxuriante et variée de la basse continue. joue sur le pouvoir émotionnel de la musique sacrée et s’attache à rendre la dramaturgie du texte évangélique. C’est pour cette raison qu’il a choisi de faire appel à Georges Abdallah, chrétien melkite du Liban, pour tenir le rôle de l’Évangéliste. Les mélismes orientaux du chantre dialoguent avec l’accompagnement très orné des violes.

Dès l’ouverture, l’impression première est celle d’une intense ferveur. Le texte chanté est judicieusement projeté sur un écran derrière les musiciens, ce qui rappelle l’importance des paroles dans la musique sacrée. On n’est plus tout à fait au concert, on assiste à un rite. La musique est ici au service des affects du texte : ainsi, au moment du tremblement de terre évoqué par l’Évangéliste, l’ensemble des cordes et la voix du chantre soulignent par leurs tremblements ce qui est dit. Les chanteurs ne sont pas statiques mais accompagnent l’Histoire de la Résurrection par un jeu de scène assez sobre, comme s’ils étaient les acteurs d’un théâtre sacré. Ils ne retrouvent pupitres et partitions que pour les intermèdes madrigalistes des Fontaines d’Israël, une polyphonie à cinq d’une très grande puissance expressive, où les voix sont  renforcées par les cornets et les sacqueboutes. Un des motets est même entièrement remplacé par une symphonie instrumentale.

Les voix sont toutes somptueuses, à commencer par celle de dans le rôle de Marie-Madeleine. Dans celui de Cléophas, le ténor fait preuve d’une magnifique théâtralité. Tous se réunissent pour le chœur final qui proclame joyeusement la victoire du Christ. À noter qu’après l’entracte, Simon-Pierre Bestion a offert une surprise hors programme au public : une pièce vocale de Philippe Hersant, Sur le paisible temps de la nuit, dont les chromatismes rappellent ceux de Schütz, et qui manifeste l’aspect intemporel de ces musiques.

Crédits photographiques : © Christian Glaenzer

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