Les Musicales de Normandie, 13e édition

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Varengeville-sur-Mer. 5-VIII-2018. Claude Debussy (1862-1918) : Chansons de Bilitis ; Maurice Ravel (1875-1937) : Cinq mélodies grecques ; Maurice Delage (1879-1961) : Quatre poèmes hindous ; Louis Aubert (1877-1968) : Les poèmes arabes. Adèle charvet, mezzo-soprano. Florian Caroubi, piano.

Fécamp. 14-VIII-2018. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor à cordes op. 18 n° 5 ; Quatuor à cordes op. 59 n° 3 ; Gabriel Fauré (1845-1924) : Quatuor à cordes op. 121. Quatuor Ebène.

Jumièges. 19-VIII-2018. Du classique au Jazz. François Salque violoncelle. Vincent Peirani, accordéon.

Rouen. Chapelle Corneille. 26-VIII-2018. Francis Poulenc (1899-1963) : Litanies à la Vierge noire ; Quatre petites prières de Saint François d’Assise ; Messe en sol ; Claude Debussy (1862-1918) : Trois chansons de Charles d’Orléans ; Gabriel Fauré (1845-1924) : Requiem. Ensemble Aedes. Orchestre Les Siècles, direction : Mathieu Romano.

Adèle CHARVET ©Alice PACAUDPour leur 13e édition, Les Musicales de Normandie proposent une programmation s’orientant autour de trois axes : musique vocale, répertoire romantique français et échanges entre musique européenne et musique du monde. Pas moins de vingt-cinq concerts dans vingt lieux patrimoniaux remarquables de la région.


Aux pays où se chante la poésie par et Florian Caroubi

Formé en 2015, ce jeune duo composé de la mezzo-soprano et du pianiste Florian Caroubi constitue assurément une belle découverte en même temps que la première révélation de ce festival par la qualité de l’interprétation donnée ce soir, de ce florilège de mélodies françaises. Dans le superbe Salon du Bois des Moutiers à Varengeville-sur-Mer, le récital s’articule autour d’un programme particulièrement bien conçu, en forme de voyage imaginaire au travers de cet orient rêvé, chargé d’exotisme et de fantasmes si cher aux compositeurs français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Convoquant (Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs), (Cinq mélodies grecques sur des textes de Michel Dimitri Calvocoressi), (Quatre poèmes hindous dans leur réduction pour piano et voix), (La vie antérieure, L’invitation au voyage sur des poèmes de Baudelaire) et (Les poèmes arabes tirés du Jardin des caresses de l’écrivain orientaliste Frantz Toussaint) ce programme tout imprégné de sensualité, d’exotisme, d’allant ou de mélancolie donne l’occasion au public d’entendre quelques raretés, tels que les Poèmes hindous de Delage ou les Poèmes arabes de . Si la chaleur et la justesse du chant d’Adèle Charvet, soutenu par une diction et une technique vocale parfaites, séduisent immédiatement, le piano très coloré et complice de Florian Caroubi parvient encore à magnifier ces textes difficiles par son jeu plein d’à propos.

La confirmation éblouissante du

Un autre temps fort est assurément le récital donné en l’église Saint-Etienne de Fécamp par le . On ne présente plus ce jeune et talentueux quatuor composé de et aux violons, à l’alto et au violoncelle, constitué en 1999 à partir de musiciens du CNSM de Paris, jouant sur instruments anciens, dans une disposition traditionnelle. Bardé de récompenses dont une victoire éclatante  au concours international de l’ARD à Munich en 2004 qui amorça une brillante carrière, l’ensemble possède déjà une solide discographie comprenant Haydn, Bartók, Brahms, Mozart, Debussy, Fauré et Mendelssohn plusieurs fois récompensée par la critique, sans oublier des enregistrements de jazz avec , des musiques de film ou des mélodies française avec ou Mathias Goerne. Un éclectisme revivifiant qui constitue sans doute la marque de fabrique de cet intéressant ensemble. Mais les œuvres fondamentales du répertoire classique restent toutefois le fort de l’activité des Ébène comme en témoigne l’engagement actuel du quatuor dans une intégrale des quatuors  de Beethoven, monument chambriste s’il en est, qui sera présentée en 2020 à l’occasion de leur 20 ans d’existence, célébrant en même temps le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven. Ceci expliquant cela, on comprendra la cohérence d’un programme associant Beethoven et Fauré, ce dernier déjà enregistré en 2008 chez Erato.

Le Quatuor op. 18 n° 5, composé en 1799, dédié au prince Lobkowitz, affiche clairement ses ascendances mozartiennes mais les Ébène parviennent néanmoins à en faire ressortir ce qui fera le Beethoven ultérieur en gommant de leur interprétation toute galanterie excessive, préférant une ligne peut être plus rugueuse et plus engagée. Dès l’écoute de ce premier quatuor on est frappé par l’équilibre des voix, la richesse des nuances, l’à propos des rubatos, la netteté de la polyphonie qui va de paire avec la clarté de la mise en place, l’engagement et la complicité des musiciens notamment dans l’entame de l’Allegro final.

Le Quatuor op. 121, ultime opus de Gabriel Fauré, composé en 1924, s’inscrit idéalement dans ce programme du fait de l’admiration et de la crainte que Fauré entretenait pour le maitre viennois qui sut porter cette forme à son sommet. Une crainte qui explique sans doute que Fauré ait retardé au maximum la compostions de cette œuvre, comme il en fit confidence à son épouse. Les Ébène donnent encore de ce quatuor atypique, aux harmonies raffinées et expressives, sorte de chant du cygne du compositeur, une interprétation d’une beauté et d’une profondeur indicibles, révélant ainsi une autre facette de leur jeu, très introverti, habité, douloureux et très tendu dans un superbe dialogue entre alto (remarquable ) et violon (), avant de se libérer dans l’Allegro final très enlevé, lumineux, parfois animé d’un véritable sentiment d’urgence.

Le Quatuor  op. 59 n° 3, composé en 1806, dédié au prince Razumovsky, donne également lieu à une formidable (au sens étymologique du terme) lecture par son mélange de complexité et de puissance annonçant clairement le Beethoven des œuvres tardives. Tantôt méditatif dans l’Andante, orchestral dans l’Allegro, il associe joie et douleur, grâce et jubilation, soutenu par une virtuosité éclatante que seule autorise la précision de la ligne. Un jeu qui ne sacrifie jamais à la facilité et une interprétation imprégnée d’une lumineuse clarté, refusant tout effet racoleur.

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Du classique au jazz, un séduisant métissage par et

Métissage audacieux et surprenant que ce concert de au violoncelle, et à l’accordéon, se déroulant en fin d’après midi dans les ruines éclatantes de l’immense nef romane de l’Abbaye de Jumièges. Deux éminentes personnalités musicales, hors du commun, presque paradoxales dans ce lieu dont on dit qu’il fut à l’origine de la notation musicale avec le neume grégorien, deux musiciens emportant tout sur leur passage par leur force de conviction et l’intensité émotionnelle de leur jeu. Haut lieu du Romantisme, chanté par Hugo et Lamartine, c’est pourtant la musique métissée qui occupe aujourd’hui le devant de la scène, dans ce maelström musical présentant , , Jocelyn Miennel, , .

Choral de Vincent Peirani ouvre le concert comme une prière très intériorisée et spiritualisée, supportée par de longs accords tenus de l’accordéon sur lesquels le chant du violoncelle progressivement s’élève pour donner lieu à une musique qui rapidement s’anime avant de retourner au silence. , compositeur et violoncelliste renommé du XIXe siècle, auteur de nombreuses pièces de genre, fournit ensuite une Rhapsodie hongroise qui donne lieu à une interprétation revisitée, étonnamment moderne et virtuose dans le jeu de l’accordéon, aux forts accents d’Europe centrale. Jocelyn Miennel permet à François Salque et Vincent Peirani d’aborder délibérément le jazz avec une évocation très poétique du lac Baïkal, comme une balade au travers des grands espaces où sont exploitées toutes les possibilités acoustiques, et notamment percussives, des deux instruments. C’est ensuite un amical hommage rendu à un compagnon de route, que nous propose ce talentueux duo avec le Cuba si, Cuba no de Michel Portal. Occasion de faire montre de la complicité et du plaisir de jouer ensemble inextinguible, sur des improvisations très virtuoses. Point d’accordéon et de jazz sans avec ce tango marqué du sceau de la modernité, bien loin du vieux tango porteño de la vieille garde, tiré d’un thème du film Armageddon, revisité par Vincent Peirani et Jocelyn Miennel, s’appuyant sur un important travail de timbres, avant de conclure sur une séquence de jazz manouche, façon Stéphane Grapelli.

Pyrotechnie chorale par l’ et l’orchestre

Très attendu, le concert se déroulant dans la superbe salle réaménagée de la Chapelle Corneille de Rouen associe le et l’orchestre . Un récital entièrement dédié à la musique chorale, s’articulant autour d’un programme Poulenc, Debussy et Fauré, dominé par deux œuvres maîtresses de la musique chorale et religieuse, la Messe en sol de Poulenc et le Requiem de Fauré.

L’ assure seul toute la première partie dans une succession de petites pièces, comme les Quatre prières de Saint François d’Assise que Poulenc composa à l’intention de son petit cousin, le frère Jérôme Poulenc. Courtes pièces mêlant expressivité et vénération où le chœur d’hommes a cappella fait d’emblée forte impression. Ce sont ensuite les simples et émouvantes Litanies à la Vierge Noire qui permettent au chœur de femmes de faire son entrée, soutenu par l’orgue. Une œuvre toute empreinte d’humilité qui marque pour Poulenc le retour à la foi, en 1936, dans une sorte de révélation qu’il eut face à la Vierge noire du sanctuaire de Rocamadour. Les Trois chansons de Charles d’Orléans de , données ce soir dans leur exceptionnelle version initiale de 1898, font  en revanche figure d’intrus dans ce programme très spiritualisé, avant que La Messe en sol, composée en 1937 pour chœur mixte a cappella, ne conclut cette première partie dans une véritable pyrotechnie chorale où l’Ensemble Aedes peut faire montre de la beauté de ses voix, de sa cohésion et de son impressionnante technique sous la direction inspirée de .

L’Orchestre Les Siècles vient, ensuite, se joindre au pour une interprétation du Requiem de Fauré, sur instruments d’époque, dans sa version initiale réduite ne comprenant qu’un seul violon au milieu du pupitre d’altos (violon qui n’interviendra que pour un « simple » trait lors du Sanctus).  Une interprétation dynamique, rayonnante et élégiaque, d’une ineffable beauté, exaltée encore par les interventions individuelles du baryton Jérémie Delvert dans l’Offertoire et l’opératique Libera me, ou encore celle de la soprano Agathe Boudet dans l’admirable Agnus Dei. En bis le Cantique de Jean Racine de Fauré conclut le concert.

Crédits photographiques : Adèle Charvet © Alice Pacaud ; Salque-Peirani © Marc Chesneau

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