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La passion Bérénice de Michael Jarrell sur la scène de Garnier

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Garnier. 2-X-2018. Michael Jarrell (né en 1958) : Bérénice, opéra en quatre séquences d’après Jean Racine (création mondiale). Livret de Michael Jarrell ; mise en scène, Claus Guth ; décors, Christian Schmidt ; lumières, Linda Redlin ; vidéo, rocafilm (Roland Horvath, Carmen Zimmermann) ; dramaturgie Konrad Kuhn. Bo Skovhus, baryton, Titus ; Barbara Hannigan, soprano, Bérénice ; Ivan Ludlow, baryton, Antiochus ; Alastair Miles, basse, Paulin ; Julien Behr, ténor, Arsace ; Rina Schenfeld, rôle parlé, Phénice. Chœur de l’Opéra national de Paris (chœur enregistré), Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Philippe Jordan

monika_rittershaus_opera_national_de_paris-berenice-18.19-c-monika-rittershaus-onp-25-Faire chanter l’alexandrin de Racine, voilà le défi que se lance le compositeur suisse dans Bérénice donné à Garnier. C’est son sixième ouvrage scénique et le second volet de la trilogie convoquant les chefs d’œuvre de la littérature française, telle que l’a imaginée Stéphane Lissner en passant commande à trois créateurs d’aujourd’hui.

« Il se trouve que j’ai un rapport complexe avec la langue française lorsqu’elle est chantée » avoue le compositeur, qui avait préféré la voix parlée pour le personnage de Cassandre porté sur la scène en 1994. S’il choisit le vers de Racine, c’est pour la distance qu’il observe avec le langage quotidien. Son premier travail a été de réduire les cinq actes en quatre « séquences », épurant, coupant parfois l’alexandrin dont il craint la monotonie du rythme. Car le livret qu’il élabore lui-même doit revêtir une première dimension sonore. Racine et non pas Corneille souligne-t-il. C’est le théâtre intérieur du premier qui l’intéresse, ce nœud dramatique sans issue où s’observent la fragilité et l’humanité des personnages, prisonniers d’une situation qui les dépasse. Titus a prolongé plus que de coutume la période de deuil suivant la mort de son père, redoutant le moment où, empereur à son tour, il devra renoncer à Bérénice, en accord avec la loi romaine qui écarte les rois, qui plus est la reine de Judée. Bérénice a trahi son peuple par amour pour Titus. Mais l’empereur ne peut ni renoncer au trône, ni régner avec Bérénice. Elle est aimée par Antiochus, le fidèle ami de Titus, qui finit par lui déclarer sa flamme mais dont elle repousse les avances. Grande dame, la reine se retire in fine, assurée d’avoir vu couler les larmes de Titus.

L’œil est d’emblée capté par l’image en 3D projetée durant les quelques minutes d’un prélude quasi silencieux. L’image reviendra chaque fois qu’il est question du peuple romain dont la rumeur nous parvient des haut-parleurs, au sein d’un spectacle où l’espace-temps semble être un vecteur de la dramaturgie. Ainsi ces trois pièces communicantes et pratiquement vides, qui constituent le décor unique où les scènes peuvent se superposer, comme dans ce début très dense où règne la confusion des esprits. À cour, l’appartement de la reine et de sa suivante Phenice (rôle parlé) qui s’exprime en hébreu, rappelant les origines lointaines de sa maîtresse. À jardin, Titus et son valet Paulin qui s’évertue à rappeler à l’empereur son devoir envers son peuple. Antiochus et son confident Arsace occupent le cabinet central où se joueront également les grandes scènes d’amour/déchirement des deux protagonistes. Dans ce dispositif aussi simple qu’efficace, entretenant la fluidité du mouvement, la mise en scène de brille par sa direction d’acteur des plus exigeantes, rejoignant parfois la stylisation chorégraphique. Elle est rehaussée d’une très belle vidéo toujours bienvenue (la vague immersive n’est pas sans rappeler Bill Viola) qui ouvre sur une dimension onirique.

Le jeu de la temporalité s’exerce également dans l’écriture vocale, Jarrell opérant des ruptures fréquentes entre une déclamation au temps long soutenue par les tenues de l’orchestre et les décrochements amenés par la voix parlée, celle de Phénice comme celle des autres personnages très souvent sollicitée ; même si la compréhension du texte ne s’en trouve pas facilitée, les chanteurs, pour la majorité, n’étant pas français. Mais la voix est chevillée à l’orchestre où passe la dramaturgie. Le superbe duo où s’affrontent pour la première fois Titus et Bérénice (scène 3, séquence 3) en témoigne aisément. L’efficacité de la percussion comme celle des cuivres graves, somptueux autant qu’inquiétants, qui montent de la fosse à la fin de cette séquence climax, est éloquente.

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En déshabillé rouge, puis bleu, , pour qui le rôle a été écrit, incarne une Bérénice tout à la fois libre, aimante et explosive (elle saute au cou de Titus ou lui envoie ses chaussures en pleine figure), séduisante toujours et émouvante via le timbre même de sa voix. Sa partie est la plus ciselée, Jarrell sollicitant souvent le registre très aigu de sa tessiture. Le chant garde néanmoins sa souplesse et son extraordinaire flexibilité. On ne peut oublier son lamento final, sur la trame flottante d’un orchestre éthéré. Tout aussi étonnant, dans un autre gabarit mais une égale présence scénique, le baryton danois , dans son rôle d’empereur égaré, fait valoir un timbre puissant et rayonnant qui semble sans limite, capable de nous émouvoir dans les échanges les plus intimes avec Bérénice. Le baryton britannique /Antiochus séduit par sa voix lumineuse et la clarté de l’articulation. Le ténor français /Arsace et la basse britannique tiennent vaillamment leur partie, moins sollicités cependant.

Les trois interludes orchestraux qui rythment la trajectoire dramatique laissent apprécier la puissance évocatrice qui émane du travail compositionnel de . L’Orchestre de l’Opéra de Paris et son chef en sculptent le son avec une virtuosité impressionnante, des impacts les plus bruyants à la transparence du tissu sonore, Michael Jarrell signant là l’une de ses partitions les plus ouvragées, d’une profondeur tragique qui porte très haut la passion de l’héroïne.

Crédits photographiques : © Monika Rittershaus /Opéra national de Paris

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