À l’Opéra de Paris, un concours riche en promotions

Concours, Danse , La Scène

Paris. Palais Garnier. Concours hommes : 9-XI-2018. Concours femmes : 10-XI-2018. Concours annuel du corps de ballet. Jury : Stéphane Lissner (président), Aurélie Dupont, Clotilde Vayer, Claude Bessy, Karl Burnett. Membres du jury tirés au sort au sein du ballet : Valentine Colasante, Alice Renavand, Arthus Raveau, Matthieu Botto, Sophia Parcen

Chose rare dans l’histoire de l’Opéra national de Paris, le concours de promotion du corps de ballet aura eu lieu deux fois cette année, la première en mars, la seconde en novembre, offrant une nouvelle possibilité aux danseurs de gravir les échelons.

Les postes non pourvus il y a quelques mois étaient à nouveau mis en jeu, avec notamment un poste de premier danseur et deux postes de première danseuse.

Chez les hommes

Le concours de promotion des hommes a offert de beaux moments artistiques et révélé des potentiels d’interprètes. Néanmoins, les résultats s’avèrent parfois en décalage avec les prestations observées.

C’est à la classe des quadrilles qu’il appartient d’ouvrir le bal avec une variation imposée extraite de l’acte II de Paquita de Pierre Lacotte. Cette variation présente un enchainement particulièrement redoutable d’entrechats six, double pirouette et double-tours en l’air terminés à genoux. À dire vrai, aucun des douze danseurs ne réalise un sans-faute, les réceptions étant souvent dures et les sauts manquant de légèreté. Il faut toutefois souligner la très belle aisance technique de Chun Wing Lam, l’engagement d’ qui exécute un enchainement d’entrechats six brillant et l’élégance de Léo de Busserolles.
Le choix des variations libres dans cette classe se porte très largement sur le répertoire classique, ce qui permet à ces jeunes danseurs de montrer au jury leur capacité à assurer des rôles de solistes. On notera le choix original et pertinent d’ du Donizetti Pas de deux (chorégraphie de ) qui met en valeur la belle qualité de ballon et d’interprétation du danseur. Chun Wing Lam confirme les qualités techniques remarquées dans la variation imposée avec le choix courageux d’Études d’Harald Lander, exécuté avec brio. Ce danseur, distingué au concours de Varna cette année, se révèle une graine de soliste ! Enfin, Léo de Busserolles clôt la séquence avec une très belle variation de James extraite de La Sylphide de Pierre Lacotte. Le jeune homme se démarque par la délicatesse de son haut du corps et la précision de son bas de jambe.
Les deux postes de coryphées sont attribués à Léo de Busserolles et Andrea Sarri. Chun-Wing Lam obtient une troisième place un peu décevante et est classé quatrième.

La classe des coryphées, dont la variation imposée est extraite de l’acte III de la Belle au bois dormant (Rudolph Noureev), se caractérise par une plus grande homogénéité. Toutefois, l’épineux manège de grands jetés a, dans l’ensemble, manqué de légèreté, traduisant un peu de fatigue en fin de variation. et se démarquent par des sauts amples et un haut du corps élégant.
Les variations libres font la part belle au classique, excepté toutefois deux incursions dans le répertoire contemporain avec Push Comes to shove de , choix culotté et bien interprété par et Pas/Parts de Forsythe, variation choisie par . Antoine Kirscher offre un véritable moment de grâce artistique avec son interprétation tout en lyrisme et en musicalité de la variation du Danseur en brun (Dances at a Gathering, Jerome Robbins). Il sera récompensé par l’une des deux places de sujet, malgré une variation imposée moins éclatante.
La première place revient à Axel Magliano qui a fait le choix de la difficile variation lente de Siegfried (Le Lac des cygnes, Noureev). Le danseur a rendu captivante cette variation mélancolique en jouant sur l’alliance entre des appuis solides, qui lui permettent d’assurer équilibres tenus et tours planés, et la souplesse dans le haut du corps. , danseur toujours intéressant et en constante progression, incarne un magnifique Solor (variation de l’acte II de La Bayadère de Noureev) mais n’obtient que la quatrième place derrière Thomas Docquir.

Dans la classe des sujets, les sept danseurs se disputaient le poste de Premier danseur sur la variation de Jean de Brienne, extraite de l’acte III de Raymonda de Rudolph Noureev. Plusieurs danseurs étaient attendus, comme Pablo Legasa, qui a dominé son concours l’année passée et démontré ses qualités de soliste, et , récemment récompensé du Prix du cercle Carpeaux avec Bianca Scudamore et médaillé de bronze à Varna. À noter également le retour de Florimond Lorieux, après deux saisons au ballet de Boston.
La variation présente nombre de difficultés, notamment le manège final avec une alternance de grands jetés et de pirouettes. Légèrement désaxé, Pablo Legasa commet une erreur dans son manège que l’impeccable prestation qu’il réalise en James (La Sylphide, Pierre Lacotte) ne compensera pas.
En revanche, réalise non seulement un sans-faute dans ses deux variations mais se distingue par une élévation dans les sauts remarquable et une personnalité fougueuse sur scène. La maestria avec laquelle il interprète la variation de Djémil dans La Source, de , confirme sa virtuosité technique et son charisme. Si la place de Premier danseur lui semblait assurée à l’issue de ses deux prestations, le concours en aura décidé autrement et c’est qui est promu. Ce dernier a réalisé une variation imposée maîtrisée techniquement mais son choix de Manfred de Noureev en libre pouvait laisser dubitatif. Sortie de son contexte, cette variation excessivement dramatique et moins brillante techniquement, pouvait sembler un choix peu judicieux ; il s’avère au contraire payant, le jury récompensant visiblement la forte implication émotionnelle du danseur.
La deuxième place revient à Francesco Mura, la troisième à Pablo Legasa et la quatrième à Florimond Lorieux qui montre encore des fragilités.

Côté filles

Le  même constat d’une réelle différence d’assurance technique entre la classe des quadrilles et celle des coryphées et des sujets s’impose.

Les variations imposées sont traditionnellement issues du répertoire courant de la maison, or les quadrilles se sont frottées à la deuxième variation de Paquita d’Oleg Vinogradov (et non pas celle de Pierre Lacotte). Victoire Anquetil se démarque par son sens du rythme et de jolis tours planés. se révèle absolument charmante : sa danse, tout en moelleux, est précise et délicate comme de la dentelle. Malgré des triples pirouettes crânement avancées et des lignes étirées, Seohoo Yun manque un peu de style et de caractère. Hohyun Kang rend la variation très dansante avec de jolies postures mais manque de solidité dans les chevilles. On apprécie également le très appliqué travail de pointe d’Amélie Joannidès, la tonicité de Clémence Gross dans les cabrioles, la féminité d’Ambre Chiarcosso, les équilibres d’Eugénie Drion. Dans les variations libres, se démarquent la très mathématique Héloïse Jocqueviel (dans les Variations Goldberg de Robbins), qui raconte véritablement une histoire dans la « Cigarette » de Lifar, Eugénie Drion malgré l’incongruité de la variation d’Henriette dans le deuxième acte de Raymonda de Noureev (avec ces enchainements très caractéristiques du danseur russe de tours en dehors-en dedans dans des directions chaque fois différentes), la bien endurante dans le Grand Pas Classique de Gsovsky. Sont promues Victoire Anquetil et , de façon plutôt cohérente.

La classe des coryphées femmes héritait d’une variation imposée, là encore surprenante, issue du Lac des Cygnes de Bourmeister (première variation du pas de quatre). Le niveau est très élevé et l’on distingue les qualités de Katherine Higgins, puissante et athlétique, de Camille Bon ou encore de Laure-Adélaïde Boucaud. Néanmoins, Bianca Scudamore survole la classe : on connaît la qualité de ses sauts et son assurance dans les tours, mais sa supériorité tient sans conteste à sa capacité à créer des dynamiques différentes au sein d’une phrase musicale ou d’un manège, accélérant ou soulignant par une accentuation rythmique la subtilité de son art. Dans la variation libre, les défis techniques des quadrilles ont laissé place à des interprétations qui pourront suggérer à la direction de la danse la qualité des danseuses. En ce sens, Mlle Higgins dans la variation de la Danseuse en vert de Dances at a Gathering (variation très prisée cette année au concours) est très narrative là où manifeste son engagement dans la variation de la Nuit de Walpurgis de Balanchine. Mais, là encore, le talent de Mlle Scudamore dans la variation du Printemps de Four Seasons de Robbins emporte tout sur son passage, avec son sourire si naturel et son évidence. C’est donc très légitimement que cette dernière est promue Sujet.

La classe des Sujets était extrêmement attendue : deux postes à pourvoir pour des danseuses qui ont, peu ou prou, toutes dansé en tant que soliste ces dernières saisons et dont on connaît bien les qualités. La variation imposée est celle de Louise dans l’acte 2 du Casse-Noisette de Neumeier (doit-on voir dans ces ballets non présentés ces dernières années l’annonce des prochaines saisons, ou bien l’abandon du répertoire de Noureev ?). Particulièrement ardue (notamment le manège final qui met en difficulté nombre de danseuses), on y remarque l’impériale , les très belles constructions de Lydie Vareilhes et les équilibres de . Le trio final composé par , qui s’impose comme soliste et laisse indécis et le choix sera d’autant plus difficile à l’issue de la variation libre. En effet, dans cette dernière, laisse un grand souvenir dans la variation de l’Ombre, extraite des Mirages de (un silence de recueillement l’applaudit dans sa pose finale), exécute une très honnête « Flûte » de Suite en Blanc de Lifar, Roxane Stojanov imprime sa puissance et sa belle batterie dans la « Cigarette » de Suite en Blanc, est mutine dans la Danseuse en vert de Dances at a Gathering. Il est terriblement difficile de départager la superbe , aux équilibres crânement tenus et aux fouettés impeccables (dans la variation du deuxième acte de la Belle de Rosella Hightower) et la lyrique (deuxième variation d’Others Dances) qui affirme sa suprématie. Ce choix cornélien n’aura pas lieu car les deux ont été promues, chose que l’on n’espérait pas si tôt pour Marion Barbeau et à laquelle l’on ne croyait plus pour Héloïse Bourdon. On a alors le sentiment qu’un certain ordre des choses est rétabli.

Les résultats du classement auront été surprenants pour les hommes et plutôt conformes aux prestations observées pour les femmes : les concours se suivent et ne se ressemblent pas, tant est grand l’écart avec de précédentes éditions où les classements des danseuses semblaient incompréhensibles et celui des danseurs sans grande surprise. Dans tous les cas, cette année aura permis à une génération que l’on aurait pu craindre passée de mode de parvenir enfin à la reconnaissance d’une place de soliste de premier plan au sein d’une compagnie dont le répertoire devient toutefois de plus en plus vague dans ses objectifs.

Crédits photographiques : , Héloïse Bourdon et Marion Barbeau © Julien Benhamou, OnP

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