Simon Boccanegra à l’Opéra de Paris avec Ludovic Tézier

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 15-XI-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simon Boccanegra, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, puis Arrigo Boito, d’après la pièce d’Antonio Garcia Guttiérrez (version 1881). Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Susanne Gschwender. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Michael Bauer. Vidéo : Sarah Derendinger. Avec : Ludovic Tézier, Simon Boccanegra ; Mika Kares, Jacopo Fiesco ; Maria Agresta, Maria Boccanegra (Amelia Grimaldi) ; Francesco Demuro, Gabriele Adorno ; Nicola Alaimo, Paolo Albani ; Mikhail Timoshenko, Pietro ; Cyrille Lovighi, Un capitano dei balestrieri ; Virginia Leva-Poncet, Un’ancella di Amelia. Choeurs de l’Opéra national de Paris (Chef des Choeurs : José Luis Basso). Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction musicale Fabio Luisi

Sans inspiration, la nouvelle production du Simon Boccanegra de l’Opéra Bastille par ne permet pas à une distribution de qualité de s’exprimer à sa juste valeur malgré l’excellent dans le rôle-titre. offre à la partition symphonique, si importante, une direction classieuse.

Alors que l’on devrait fêter les trois cent cinquante ans de l’Opéra de Paris, difficile de placer Simon Boccanegra, ouvrage entré si tardivement au répertoire, dans le cadre de cet anniversaire ; entre la Lady Macbeth à venir et la prochaine Traviata replacée en fin d’année 2019 à Garnier, cette saison décèle plus une tentative de copier les grands coups de Gerard Mortier qu’un hommage à l’histoire de l’institution.

Douze ans plus tôt, il y avait eu cabale autour de la mise en scène de l’ouvrage verdien par Johan Simons, considérée depuis par certains comme une puissante production. Aujourd’hui, les huées franches et spontanées reçues par à son arrivée aux saluts ne reflètent qu’un travail noir et triste, celui d’un geste théâtral centré autour de la psychologie du personnage principal, sur une scène que l’on aurait largement préférée vide, à l’image de la somptueuse proposition du récent Lohengrin d’Arpad Schilling à Stuttgart, plutôt qu’affublée d’une massive proue de bateau décarcassée, aussi bien fabriquée qu’inutile.

Il faut pourtant justifier le prix de places chaque saison plus élevé et le travail des nombreuses équipes techniques de Paris. Alors Bieito, encore si inspiré en début de saison pour Moses und Aaron à la Semperoper de Dresde, a posé là un gros bout de bateau dont la coque vide tourne et valse avec la même neutralité que le taureau de Castellucci pour Moses sur cette scène trois ans auparavant. L’artiste catalan tente de justifier son choix en une courte page dans le programme de salle, mais s’attarde plus sur l’importance du théâtre espagnol à travers la pièce de Guttiérrez, que sur le livret éponyme de Piave retouché par Boito pour la version, indiscutablement supérieure, de 1881, celle évidemment choisie à Paris. Débarrassée de ces panneaux, la coque présente une cale à deux étages, utilisés ici pour un groupe de patriciens, là pour le fantôme de Maria, dont l’âme et le corps se sont relevés à la fin d’un Prologue aux applaudissements immédiatement asséchés par les cris de détresse du nouveau Doge.

Livré à lui-même sur le devant de la scène, , dont on avait admiré la prise de rôle concertante au Théâtre des Champs-Élysées en 2017, incarne comme demandé un personnage perdu, psychanalysé à travers le navire décharné. Il ne peut toutefois laisser exalter le chant qu’on lui connaît et il se montre encore un peu jeune de timbre après le prologue, notamment au final, magnifiquement porté bien qu’anémié par la proposition scénique. Les autres rôles subissent la même chape de plomb et si l’on se rassure de la projection et de la réserve de graves d’un étonnamment distribué en Fiesco, malgré un physique et un timbre trop peu mûr et statutaire pour le rôle, ne parvient pas, même dans les duos, à déployer avec brio des aigus parfois fragiles ou vibrés, bien qu’elle expose une belle assise dans le bas-médium, qui démontre l’évolution de cette voix encore bel cantiste. Nicolai Alaimo convainc par le style et une diction superbe pour Paolo Albani, tout particulièrement en première partie de soirée, quand campe un Pietro lui aussi bien assis dans le grave, bien qu’oublié par une dramaturgie totalement dénuée des aspects politiques du livret.

L’Adorno de complète cette distribution de luxe avec la couleur peu flatteuse qu’on lui connaît, il tient sa partition avec vigueur, l’aigu souvent acide ; les autres chanteurs du rôle étaient déjà programmés ailleurs, à commencer par Francesco Meli, au même moment dans la nouvelle production de l’ouvrage au Royal Opera House. Le Chœur de l’Opéra de Paris se montre brillant, très supérieur aux prestations verdiennes de ces dernières années, notamment dans une fin d’Acte I particulièrement louable. Il est assisté en fosse par un grand habitué de Verdi, , qui à défaut d’égaler le génie de douceur et d’intelligence d’Abbado ou de Levine, parvient à porter cette partition avec une véritable classe, la lenteur de sa direction s’adaptant bien à la scène. D’un orchestre soyeux dans les cordes, il faudra affiner par la suite certaines interventions des bois.

Rien n’est indigne dans cette production et l’on savait depuis Dmitri Tcherniakov à Munich ou David Hermann l’an passé que ce chef-d’œuvre est très compliqué à transcender avec les règles de la mise en scène moderne, mais si l’on espérait un coup de théâtre, il est raté.

Crédits Photographiques : © Agathe Poupeney

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