Barkouf, un inédit d’Offenbach pour les fêtes à Strasbourg

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 7-XII-2018. Jacques Offenbach (1819-1880) : Barkouf ou Un chien au pouvoir, opéra-bouffe en trois actes sur un livret d’Eugène Scribe et Henri Boisseaux. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Philippe Berthomé. Chorégraphie : Mathieu Guilhaumon. Dialogues : Mariame Clément et Jean-Luc Vincent. Avec : Rodolphe Briand, Bababeck, grand vizir ; Nicolas Cavallier, le Grand-Mogol ; Patrick Kabongo, Saëb, officier ; Loïc Félix, Kaliboul, eunuque ; Stefan Sbonnik, Xaïloum, amoureux de Balkis ; Pauline Texier, Maïma, jeune bouquetière ; Fleur Barron, Balkis, marchande d’oranges ; Anaïs Yvoz, Périzade, fille de Bababeck ; Dominic Burns, Porte-parasol ; Kyungho Lee, Porte-pipe ; Hervé Huyghues-Despointes, Porte-épée ; Laurent Roos, Porte-mouchoir ; Young-Min Suk, Porte-tabouret ; Jésus De Burgos, Porte-éventail ; Kyungho Lee, Laurent Roos, Young-Min Suk, Jésus De Burgos, Dominic Burns, Fabien Gaschy, les Conjurés. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Jacques Lacombe

BARKOUF_Acte2_photoKlaraBECK_5262bisÉvénement et superbe découverte à l’Opéra national du Rhin avec la première reprise mondiale de Barkouf, opéra-bouffe oublié de , créé à l’Opéra-Comique de Paris la veille de Noël 1860 et jamais réentendu depuis la dernière de cette série inaugurale le 16 janvier 1861. Une contribution essentielle pour inaugurer l’année du bicentenaire de la naissance du compositeur.

C’est évidemment à Jean-Christophe Keck qui a déjà tant œuvré pour la réédition critique des œuvres d’Offenbach, les plus célèbres comme celles sorties des mémoires, que l’on doit cette résurrection. Ce ne lui fut possible que grâce à la redécouverte récente de la quasi intégralité du manuscrit autographe de la partition d’orchestre dans les archives des descendants d’Offenbach, complétée par des partitions d’une bibliothèque américaine enregistrées par erreur sous le titre d’un ouvrage plus tardif. Aucune édition imprimée n’avait en effet suivi la création et l’ensemble du matériel initial avait disparu, probablement dans l’incendie de l’Opéra-Comique en 1887. Quant au livret, il en persistait par bonheur deux versions : l’une aux Archives Nationales, l’autre dans l’édition complète et posthume des œuvres d’Eugène Scribe par sa veuve.

Quand il commence à composer Barkouf en 1859, Offenbach vient enfin d’accéder à la notoriété avec Orphée aux Enfers créé l’année précédente. Succès tardif puisqu’il a alors presque quarante ans et en est à son 31e ouvrage. La partition de Barkouf témoigne à la fois de ce métier certain et de cette soif de reconnaissance. Tout le génie et le style inimitable d’Offenbach sont déjà là, annonçant les futurs chefs d’œuvre : l’invention mélodique inépuisable, le goût pour la parodie et la dérision critique, la vitalité entraînante des rythmes de valses ou de polkas. Mais le compositeur ne parvient pas encore à choisir ou élaguer dans la multitude protéiforme de ses inspirations. D’où un spectacle de 2h30 avec quelques longueurs, redites et ensembles trop prolongés (particulièrement au premier acte), parsemé d’une profusion de réussites, explorant même les dissonances (le prélude de l’acte III) ou l’orientalisme dans l’instrumentation.

Par un incroyable hasard, Barkouf entre en résonance avec l’actualité française. Comment ne pas y songer avec cette histoire d’un pouvoir despotique, confronté aux rébellions perpétuelles de son peuple qui lui réclame moins d’impôts et plus de liberté, pouvoir qui pense punir ses sujets en leur donnant comme énième dirigeant… un chien ? Cela se retourne évidemment contre lui puisque Maïma, la maîtresse de Barkouf, traduit ses aboiements en mesures de justice sociale et populaire. Dans sa mise en scène, a su finement adapter le propos sans tomber dans la facilité d’y mettre des « gilets jaunes » un temps envisagés. L’action initiale située à Lahore sous les Moghols est déplacée dans une dictature plus actuelle, à forte connotation est-européenne de l’époque communiste (décors et costumes de Julia Hansen). Les deuxième et troisième actes ont pour cadre des étagères d’archives montant jusqu’aux cintres et encombrées de rapports, de notes et de délations, traduisant à merveille la surveillance permanente exercée par un pouvoir totalitaire et étatique. Au milieu trône la niche de l’irascible et féroce chien Barkouf, en fait un minuscule caniche qui ne fera qu’une seule apparition. réussit à caractériser et donner vie aux multiples personnages de l’intrigue et suscite les rires du public avec un ensemble des conjurés affublés de masques de personnalités politique de tous bords. Une franche réussite avec une direction d’acteurs au cordeau et une bonne gestion de la masse chorale. Mais tout cela finit très mal pour la démocratie puisque le couple phare (Maïma et Saëb) prend le pouvoir sous les traits de Napoléon III et Eugénie.

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Quoique parfois mis à mal, rythmiquement parlant, par le débit délirant du texte, est un parfait ténor de caractère et s’impose en Bababeck burlesque et omniprésent. La Maïma de fait valoir une fort jolie voix de soprano colorature, au timbre certes gracile et acidulé mais aux suraigus et aux « cocottes » assurés. offre à son amoureux Saëb sa douce voix de ténor, sa poésie et sa parfaite technique de la voix mixte. Le second couple a plus de caractère : y est une Balkis au mezzo riche et chaleureux quand incarne un Xaïloum au look de casseur débordant d’énergie et pour lequel le chant syllabique n’a plus de secret. donne un fort relief tant scénique que vocal à l’eunuque Kaliboul et apporte à la disgracieuse Périzade (en réalité seulement atteinte d’hypertrichose faciale) sa fraîcheur, son caractère bien trempé et son exquise vocalité. Limité seulement à deux scènes, le Grand-Mogol de marque plus par l’autorité et la toujours irréprochable qualité du chant que par sa capacité à l’humour et à l’autodérision.

Succédant désormais à Patrick Davin à la tête de l’, soigne l’énergie et la vivacité de la partition mais sait aussi se retenir pour les quelques moments de lyrisme. Ses tempi débridés mettent parfois en difficulté solistes et chœur, avec comme rançon une cohésion fosse-plateau pas toujours idéale, mais l’orchestre le suit impeccablement et assure une vigueur des rythmes et une saveur des timbres idéales. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin se montre à nouveau à son avantage, aussi excellent dans la plénitude et l’homogénéité des forte que dans la tendre douceur du mezza voce.

Après Le Roi Carotte, où un légume devenait monarque, capté en décembre 2015 à l’Opéra national de Lyon, on espère que France 3 Grand Est coproducteur du spectacle fera de même pour ce chien au pouvoir de Barkouf.

Crédit photographique : (Bababeck),  (Saëb),  (Périzade) / Les Conjurés © Klara Beck

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  • Xavier Bernoncourt

    Assez d’accord avec ce papier, il y a quelques beautés dans cette œuvre, mais ce n’est pas un chef-d’œuvre… Comme Telemann, Offenbach était le spécialiste de la « musique au kilomètre », rares sont les pépites !

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