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La Finta Pazza, un véritable événement à Dijon

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Grand Théâtre. 5-II-2019. Francesco Sacrati (1605-1650) : La Finta Pazza, opéra en 3 actes sur un livret de Giulio Strozzi. Mise en scène : Jean-Yves Ruf. Décor : Laure Pichat. Costumes : Claudia Jenatsch. Lumières : Christian Dubet. Avec : Mariana Flores, Deidamia ; Filippo Mineccia, Achille ; Carlo Vistoli, Ulisse ; Valerio Contaldo, Diomede ; Alejandro Meerapfel, Licomede ; Marcel Beekman, Nodrice ; Kacper Szelążek, Eunuco ; Salvo Vitale, Capitano ; Julie Roset, Aurora/Giunone ; Fiona McGown, Tetide/Vittoria ; Scott Coner, Vulcano/Giove ; Norma Nahoun, Fama/Minerva ; Anna Piroli, Donzella 1 ; Sarah Hauss, Donzella 2 ; Aurélie Marjot, Donzella 3 ; Cappella Mediterranea, direction musicale : Leonardo García Alarcón

LFPUne œuvre superbe. Un orchestre ensorcelant. Des chanteurs magnifiques. Une mise en scène évidente et gracieuse. Le répertoire va devoir compter avec La Finta Pazza (La Fausse Folle) de , nouvelle pépite découverte, après ses révélations Falvetti, par .

La Finta Pazza, unique opéra rescapé des neuf de son auteur, vient de faire forte impression à Dijon, où le chef argentin est actuellement en résidence. À sa création à Venise en 1641, comme lors de sa fausse création française en 1645 à la Cour d’un Louis XIV âgé de 7 ans, cette « finta Finta Pazza » apparut aux yeux éblouis du jeune monarque lestée d’un conséquent bagage chorégraphique (diktat d’une époque perfusée au ballet de cour). Elle conserve aujourd’hui la prestigieuse auréole de « premier opéra représenté en France.»  

La Finta Pazza était née un mois avant Le Retour d’Ulysse de Monteverdi, un mois avant La Didone de Cavalli. Chaînon jusque là manquant de ce trio d’amis, Sacrati n’en est pas le maillon faible, loin s’en faut. Alarcón revient à Dijon au plus près des origines et démaquille sa Finta Pazza de toute poudre chorégraphique tant est manifeste sa séduction en l’état. Dans le programme, le chef attribue par deux fois à Sacrati la paternité du Pur ti miro du Couronnement de Poppée. On est prêt à le suivre là, tant La Finta Pazza s’approche de l’eau mélodique de ce tube monteverdien. L’intrigue, sans temps mort, va toujours de l’avant. Pas d’aria. On ne dit jamais les choses deux fois. Et pourtant, la musique ne connaît aucun des tunnels récitatifs où tâtonnait parfois un genre qui se cherchait encore. La ravissante Canzonnette à tre voci comme l’effroi galvanisant de la soudaine exhortation finale à la Guerre de Troie ne seront ni développés ni repris. La musique, dans cette osmose avec le mot, composée comme si elle savait qu’elle n’aura pas de seconde chance, donne tout, à chaque fois : c’est probablement la caractéristique première de cette partition dont les deux heures quarante, d’une dense beauté, ont envoûté le public.

Le livret de Giulio Strozzi (père de certaine Barbara) nous emmène en amont de la Guerre de Troie. La mère d’Achille a imaginé un stratagème à même de permettre à son fils d’échapper à la mort certaine qui l’attend au combat. Pour le couper d’un monde viril impatient d’en découdre, elle le cache sur l’île de Scyros, au gynécée, vêtu en femme. Ce qui nous vaut des considérations, déjà très en vogue à Venise, sur les charmes de l’indécision des genres («combien envient mon état de pouvoir faire et l’homme et la donzelle », constate avec ravissement le futur ami d’Hector). Dans le plus grand secret Achille s’est épris de Déidamie, la fille du roi Lycomède, donnant naissance à un fils dont l’existence ne sera révélée qu’en fin de parcours. Achille, confondu par Ulysse parti à sa recherche, retrouve ses instincts guerriers et s’apprête à partir pour Troie. Déidamie, désespérée, simule alors la folie afin de tempérer la propagation de la testostérone, d’obtenir d’Achille la promesse de son amour, de son père la reconnaissance de son union avec le futur héros de l’Illiade. La jeune femme, cible amoureuse de la quasi-totalité des rôles masculins, ne chôme pas et doit affronter en sus une joyeuse galerie de caractères XY (eunuque compris). En comptant, bien évidement, sur les conseils avisés de l’incontournable nourrice obligée des opéras vénitiens.

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La longue scène de folie qui clôt l’Acte II a l’apanage d’être la première d’un genre qui maltraitera bien des cantatrices. Mais celle-ci est fort différente puisque, « finta », elle permet à Déidamie d’arriver à ses fins. La rouée finit par convaincre le bel Achille qui n’a plus qu’à supplier : « Pardonne mon élan guerrier qui me fit oublier pour un instant mon devoir d’amant. » Le propos féministe et donc anti-militariste est défendu avec une véhémente séduction par , qui explose, déchaînée dans les plis sophistiqués d’une superbe robe rouge qui en fait l’épicentre du spectacle. Son Achille-objet, c’est le très subtil , aussi émouvant dans les différents affects qu’il doit affronter qu’il l’avait été en Endymion dans La Calisto de l’ONR. On place également très haut l’impayable et attendrissante nourrice travestie de . Les amoureux de Déidamie (Valerio Contado, , ), l’eunuque de sont tous excellents. Les lévitations divines, gracieusement réglées par des surgissements dans les airs, des traînées d’étoiles, font se lever les têtes vers une poignée de chanteurs (, , Scott Coner, ) à la diction céleste. , en revanche, nous a semblé un peu en retrait sans nuire toutefois à son Lycomède, de toute façon dépassé par les événements.

Comme à l’accoutumée, García Alarcón a dû reconstruire à partir de bien maigres indications. Et, comme à l’accoutumée, le résultat confond dès le premier accord dans l’acoustique judicieusement élue du Grand Théâtre de Dijon. Théorbe, archiluth, guitare, harpe, dulciane ressuscitent une époque qui n’avait certainement pas tout cela à sa disposition. Même si Alarcón affirme que la partition pourrait très bien être validée au clavecin (« si le claveciniste est vraiment très bon », ajoute-t-il, confiant dans le joyau qu’il repolit), la soirée vaut aussi par la voluptueuse leçon de musique dispensée par les quinze instrumentistes de la .

La mise en scène de , le décor de Laure Pichat, les lumières de Christian Dubet, les costumes de Claudia Jenatsch sont à l’aune de cette hypnose sonore. Les quatre complices retranscrivent la sensualité de la musique en utilisant avec une souplesse infinie celle des tissus. Une mer agitée magiquement de la coulisse pour la scène 1, des tentures pastels lumineuses au gynécée, des vêtements d’une subtile variété de couleurs, s’inscrivent dans l’esthétisme d’un cadre limité latéralement par de soyeuses voilures grenat. Un rideau à godets, s’ouvrant de différentes façons, redessine le cadre de chacun des tableaux, relançant à chaque fois l’intérêt visuel. Au III, dans ce paysage toujours surprenant, la ramure d’un splendide feuillage tombant d’un arbre qu’on imagine immense fera place, sur la scène enfin dénudée, à l’apparition de l’enfant ex machina, l’enfant de l’avenir.

Versailles, DVD, tel sera, pour commencer, l’avenir de La Finta Pazza de Sacrati.

Crédits photographiques © Gilles Abegg

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