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Le rare Lotario de Haendel à l’opéra de Berne

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Konzert Theater Bern. 15-III-2019. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Lotario, opéra en trois actes sur un livret de Giacomo Rossi d’après l’Adelaïde d’Antonio Salvi. Mise en scène : Carlos Wagner. Décor : Rifail Ajdarpasic. Costumes : Ariane Isabell Unfried. Lumière : Guido Petzold. Dramaturgie : Tobias Wolff, Xavier Zuber. Avec : Marie Lys, Adelaïde ; Sophie Rennert, Lotario ; Ursula Hesse von den Steinen, Matilde ; Kagmin Justin Kim, Idelberto ; Andries Cloete, Berengario ; Todd Boyce, Clodomiro. Berner Symphonieorchester, direction : Christian Curnyn

LOTARIO.02En s’appuyant sur une distribution quasi identique à celle des Händel-Festspiele de Göttingen en mai 2017, l’Opéra de Berne ouvre sa scène au rare Lotario de .

Lotario n’a pas connu le grand succès. À sa création en 1729, il ne fut donné qu’une petite dizaine de fois. Pourtant, même avec son livret assez pauvre et parfois emberlificoté, la musique reste d’une bonne facture. Il semble que partie de son insuccès original soit due à la basse Johann Gottfried Riemschneider qui, selon les gazettes critiques de l’époque, « prononce l’italien à la teutonne » et « joue comme un cochon de lait ». À l’Opéra de Berne, on ne peut se plaindre de la sorte. Quand bien même certains solistes peinent à s’exprimer dans le style baroque, le spectacle proposé est d’un niveau artistique tout à fait correct.

Dans cet opéra, la veuve du roi assassiné, Adélaïde, se trouve confrontée à l’adversité de toutes parts. Adversité amoureuse puisque aimée de deux prétendants et adversité sociale puisque combattue pour son trône par les autres protagonistes. Dans cet intrigant huis clos, le metteur en scène réussit à tenir son auditoire en haleine grâce à une intelligente direction d’acteurs. L’action se passe dans la salle du trône du château d’Adélaïde, une pièce immense aux murs apposés d’échafaudages pour la rénovation des fresques après la mort du roi. Cet étagement donne un dimensionnement propice aux variations de déplacement des protagonistes.

Il faut savoir gré au metteur en scène de la clarté de son discours scénique, qui malgré le peu d’action de l’intrigue, n’est pas tombé dans le piège d’un symbolisme douteux, apanage de tant et tant de metteurs en scène actuels. Avec l’aide de quelques rares accessoires, il illustre à merveille les enjeux animant les protagonistes. Ainsi, pendant l’ouverture, le public saisit immédiatement l’ambiance dans laquelle il va être plongé quand, le rideau entrouvert, on assiste à l’empoisonnement du roi, départ d’une intrigue dont les conséquences habitent l’entier de l’opéra.

Si l’œuvre favorise agréablement une suite d’airs au détriment de fastidieux récitatifs, la musique de Haendel s’épuise à caractériser les personnages. L’inspiration haendélienne n’est pas vraiment au rendez-vous. Une impression confirmée par la direction pataude de , conduisant un qu’on aurait apprécié plus coloré, plus audacieux et plus brillant.

Vocalement, la distribution manque quelque peu d’homogénéité. La structure même de l’Opéra de Berne qui maintient une troupe de chanteurs qu’on voudrait capables de tout chanter montre des solistes rapidement confrontés à leurs limites. Par manque de technique appropriée, par ignorance du style baroque, ou par insuffisance de projection vocale, la conviction de bien faire ne suffit pas toujours à l’esprit de l’œuvre. À l’image d’Andries Cloete (Berengario) dont les excellentes capacités théâtrales ne parviennent pas à masquer les problèmes d’agilité que pose cette partition. À ses côtés, autre membre de la troupe, le baryton (Clodomiro) possède cependant l’instrument du rôle et fait montre d’une belle prestance vocale.

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Pour les autres rôles, l’Opéra de Berne a fait appel aux solistes qui ont créé l’opéra lors du festival de Göttingen. Ainsi en est-il de la soprano (Adélaïde) qui domine le plateau avec bonheur. Dès son entrée, elle s’impose avec une insolente facilité. La projection, le dynamisme, la diction, l’agilité, les aigus, le legato, tout dans sa voix est parfaitement coordonné et dominé. Elle confirme ici tout le bien que nos lignes n’ont cessé de souligner au fil de ses prestations. Entièrement vouée à son personnage, l’incarnant avec profondeur, elle ne ménage pas son énergie pour le faire vivre. Ainsi, débordante de fougue dans son air « Scherza in mar la navicella » et de tendresse dans son «  »Menti eterne, che reggete de’ mortali le vicende, elle apparaît triomphante (quoique fatiguée) dans l’air final qu’elle partage avec (Lotario). Autre figure imposante de cette distribution, la mezzo soprano (Matilda) s’élève à la hauteur de sa compagne tant vocalement que théâtralement. Avec peu de gestes, quelques regards satisfont à l’édification de son personnage oblique, avide de pouvoir. L’étrangeté de la voix du contre-ténor Kangmin Justin Kim (Idelberto) convient au personnage insaisissable du fils du couple conspirateur Berengario et Matilda. Cependant, malgré un timbre céleste, cette voix est malheureusement trop ténue pour l’environnement. Le même problème concerne (Lotario). Lorsque la mezzo n’est pas sur le devant de la scène, on ne l’entend plus guère. Un registre grave presque inexistant gomme complètement l’héroïsme du rôle-titre. Gageons qu’il s’agissait d’une indisposition passagère parce que les vocalises laissaient entendre une chanteuse de valeur.

On regrettera qu’à vouloir traiter cet opéra baroque en appuyant sa mise en scène sur un théâtre plus actuel, n’ait pas adapté sa (pourtant excellente) direction d’acteurs à la vocalité des protagonistes et à l’acoustique du lieu pour conserver l’équilibre sonore du plateau indispensable à la caractérisation des personnages.

Crédits photographiques : © Christian Kleiner

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