L’étrange Requiem de Verdi par Teodor Currentzis

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Genève. Grand Théâtre. 8-IV-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Messe de Requiem pour quatre solistes, double chœur et orchestre, composée à la mémoire d’Alessandro Manzoni. Zarina Abaeva (soprano) ; Hermine May (mezzo-soprano) ; Dmytro Popov (ténor) ; Tareq Nazmi (basse). Orchestre et Chœur MusicAeterna de l’Opéra de Perm (Chef de chœur : Vitaly Polonsky). Direction musicale : Teodor Currentzis

Teodor Currentzis.01Surnommé « l’enfant terrible de la musique classique », le chef d’orchestre ne dément pas l’adage avec son étrange conception du Requiem de porté sur la scène d’un Grand Théâtre de Genève comble.

Par quoi peut-on attirer un public ? Par la popularité d’une œuvre ? Par l’intérêt qu’on porterait à qui la dirige, la joue ou la chante ? Dans le cas de la Messe de Requiem de , c’est bien évidemment l’importance de l’œuvre qui l’emporte sur les interprètes. Pourtant, parfois la curiosité attise le chaland quand l’affiche mentionne le nom du fantasque chef d’orchestre dont la revisite des classiques de la musique défraie la chronique.

En septembre 2016, Genève découvrait Teodor Currentzis dans une version concertante de The Indian Queen de Purcell, puis en août 2017, il revenait dans les murs du Théâtre des Nations pour un autre concert avec La Clemenza di Tito de Mozart. À chaque fois, le public et la critique ont ovationné les performances dirigées par le jeune chef. C’est dire si sa conception du Requiem de Verdi était attendue. Hans von Bülow, le chef d’orchestre allemand, premier mari de Cosima, la future Mme Richard Wagner, qualifiait ce Requiem comme un « opéra en robe d’ecclésiastique ». Certes son expressivité puissante le rapproche plus de l’opéra que de l’austérité contenue d’une messe pour les morts. Pourtant, tout a été mis en scène pour créer un climat propice au recueillement. Vêtus de longues soutanes noires, les chanteurs du chœur font une entrée impressionnante. La surprise est à son comble quand arrivent les musiciens de l’orchestre eux aussi vêtus des mêmes parures. Les solistes sont, quant à eux, habillés sobrement de noir. Teodor Currentzis fidèle à sa chemise à col Mao noire, sur un pantalon noir serré lui moulant cuisses et jambes, chausse ses (désormais traditionnelles) bottines aux lacets rouges.

A-t-on pour autant assisté à un bousculement des valeurs ? Non pas. La lecture très analytique du chef efface l’italianité de Verdi, la patte du compositeur, le pathos, les influences qu’une Aïda ou qu’un Don Carlos composés quelques années auparavant pouvaient avoir eues sur cette composition. Marquant la mesure du talon, martelant son estrade (parfois trop bruyamment), dirigeant sans baguette, il dessine de ses mains blanches et fines les contours de chaque note avec une précision, une imagerie formidables. Dans l’orchestre, comme dans le chœur, personne ne peut ignorer les intentions immédiates de Teodor Currentzis. Son ballet est fascinant. Mais, à force de vouloir tout diriger, tout détailler, tout mesurer, il perd l’essence de l’œuvre, l’émotion, le pathos, parfois même la grandiloquence. Bien sûr, il nous fait assister à quelques beaux moments orchestraux, comme dans le déchaînement du Dies Irae où l’orchestre et le formidable chœur assènent leur masse sonore dans une déferlante irrésistible et cassante.

L’orchestre (dont les violons et les altos jouent debout tout au long de l’œuvre) est superbement aux ordres. Quand le chef sollicite les cuivres, ils se lèvent, les cors tenant leur instrument de telle sorte que le pavillon claironne au-dessus des autres, apportant quelques reliefs sonores à des pupitres qui, parfois, peinent à se faire entendre au-dessus du mur des violonistes en pied. Le chœur reste cependant l’élément le plus remarquable. Avec une diction irréprochable, chaque mot s’énonce comme un seul homme, aussi bien pianissimo que forte.

Du côté des solistes, la relative froideur de la direction de Teodor Currentzis déteint sur eux. Ils n’offrent alors qu’une énonciation du texte sans toute l’âme qu’on attend d’une telle partition. Si pendant toute la première partie, la soprano affirme une voix d’une justesse exemplaire, elle n’émeut cependant pas. Il faut attendre le Libera me où, quittant le devant de la scène pour se placer au milieu du chœur, elle se libère dans un final absolument sublime, offrant le plus beau moment de la soirée. À ses côtés, malgré une voix peu puissante, la mezzo-soprano apparaît plus habitée que ses collègues et son chant s’en trouve magnifié. De même, la basse , le regard fixant le vide, nous gratifie d’un Tuba mirum d’une grande beauté. Le ténor ne possède malheureusement pas l’aisance vocale nécessaire à cette partition. Son Ingemisco est parfois à la limite de la justesse alors que les aigus de son Hostias de l’Offertorio manquent sensiblement d’ampleur.

Crédit photographique : Teodor Currentzis © Nadia Romanova

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