Anja Harteros et Gerald Finley dans un Otello sans Otello à Munich

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 15-VII-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Otello, opéra sur un livret d’Arrigo Boito. Mise en scène : Amélie Niermeyer ; décors : Christian Schmidt ; costumes : Annelies Vanlaere. Avec : Zoran Todorovich (Otello) ; Gerald Finley (Jago) ; Evan LeRoy Johnson (Cassio) ; Galeano Salas (Roderigo) ; Bálint Szabó (Lodovico) ; Anja Harteros (Desdemona) ; Rachael Wilson (Emilia)… Chœur de l’Opéra de Bavière ; Bayerisches Staatsorchester ; direction : Kirill Petrenko

20181123_Otello__A._Harteros__J._Kaufmann_c_W._Hoesl_5M1A8516Un remplacement indigne pèse sur un spectacle de haute qualité musicale et théâtrale.

À l’opéra, rien ne sert de se rebeller contre les changements de distribution. Jonas Kaufmann avait chanté la représentation précédente, il ne chante pas celle-ci. Annoncé vingt-quatre heures avant le spectacle, son remplaçant est , et le problème est là : dans une représentation festivalière où les places coûtent jusqu’à 293 €, il est difficile de comprendre qu’aucun ténor un peu plus adéquat n’ait pu être trouvé – et il n’est pas dans les habitudes de l’Opéra de Bavière d’offrir la moindre compensation en pareil cas. Le désastre est total, dès les premières notes : la diction est pâteuse, l’intonation laissée au hasard, l’expressivité nulle, à tel point que l’aigreur du timbre fait office de moindre mal. Certes, la tâche d’un remplaçant n’est pas aisée, mais n’importe quel ténor issu d’une des nombreuses petites troupes d’Allemagne aurait sans doute fait mieux.

C’est d’autant plus regrettable que les autres paramètres du spectacle auraient pu faire de cette représentation un grand moment de théâtre musical.  Après une Favorite qui restait prisonnière de l’absurdité du livret, la metteuse en scène offre une mise en scène d’une grande clarté, efficace sans grands effets, qui s’ouvre pourtant par une image forte : pendant toute la scène initiale, le public voit Desdémone dans un salon bourgeois, sorte de boîte flottant à mi-hauteur, comme le décorateur en a construit beaucoup pour Claus Guth, le chœur étant dans la pénombre en bord de scène : ce que nous voyons, c’est leur regard, l’angoisse de Desdémone, et on pense presque à Golaud forçant Yniold à regarder ce qu’il ne peut voir lui-même. Desdémone est le personnage fort du spectacle : Niermeyer a, tout simplement, lu le livret, et elle a bien vu que le personnage est beaucoup moins passif et faible que la plupart des héroïnes de l’opéra romantique, et beaucoup moins que la tradition ne l’a représentée sur scène.

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joue à merveille ce personnage de femme adulte, qui voit avec effroi cet homme qu’elle aime se détruire, mais qui ne se satisfait jamais d’un rôle de victime. Leur amour est un amour d’adultes, qui n’a pas la fraîcheur des premières fois mais une force tragique d’autant plus grand. L’interprétation vocale est à l’unisson : elle ne cherche plus ici la juvénilité et l’onctueuse souplesse de ses débuts, mais une densité parfois métallique qui exprime à merveille la force du personnage.

Les rôles secondaires, eux aussi, prennent aussi un relief singulier, et d’abord en Emilia, après son beau Page de Salome et avant son départ pour la troupe de l’Opéra de Stuttgart. Mais c’est naturellement Iago qui devient dans ce contexte le partenaire principal de Desdémone : Iago est un rôle pour bêtes de scène, mais est un chanteur et un acteur beaucoup plus fin que cela ; les amateurs de sensations fortes en seront peut-être pour leurs frais, mais ceux qui croient à l’opéra comme art théâtral majeur ne peuvent qu’admirer l’intelligence de ce travail. Sa réussite individuelle est à l’image de la réussite de la mise en scène d’, adaptée à une exploitation sur le long terme dans un théâtre d’un répertoire, mais intelligente, efficace, et plus riche que ce que sa sagesse visuelle laisse imaginer.

À Munich, l’opéra est naturellement sur scène, mais il est aussi souvent dans la fosse. Comme il l’aura fait tout au long de son mandat bavarois, ne néglige pas le grand répertoire italien que les grands chefs goûtent souvent peu : le feu est dans la fosse, un théâtre volcanique qui n’empêche pas le soin extrême qu’il prend à soutenir ses chanteurs. Le résultat, cependant, est moins révélateur, moins inouï que ce qu’il sait proposer chez Strauss ou chez Mahler : il faut parfois savoir ne pas demander plus que le meilleur.

Crédits photographiques : © Wilfried Hösl (représentations de novembre 2018 avec Jonas Kaufmann).

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