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Mémorable Salome par Warlikowski et Petrenko à Munich

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Munich. Nationaltheater. 10-VII-2019. Richard Strauss (1864-1949) : Salome, opéra en un acte sur un livret adapté de la pièce d’Oscar Wilde traduite par Hedwig Lachmann. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski ; décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak ; lumières : Felice Ross ; vidéo : Kamil Polak ; chorégraphie : Claude Bardouil. Avec : Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Herodes) ; Michaela Schuster (Herodias) ; Marlis Petersen (Salome) ; Wolfgang Koch (Jochanaan) ; Pavol Breslik (Narraboth) ; Rachael Wilson (Page) ; Scott MacAllister, Roman Payer, Kristofer Lundin, Kevin Conners, Peter Lobert (cinq juifs) ; Callum Thorpe, Ulrich Reß (deux nazaréens)… Bayerisches Staatsorchester ; direction : Kirill Petrenko

Salome_M._Petersen_W._Koch_c__W._HoeslIl ne manque qu’une Salomé plus adéquate pour faire un spectacle idéal.

Le mystère de l’amour est plus fort que le mystère de la mort – c’est Salomé elle-même qui le dit ; dans la mise en scène de , il n’est pas sûr que cette sentence emphatique soit prise pour argent comptant. C’est au contraire la mort qui rôde dans ce spectacle fort, qui décrit une société aux abois qui finit par voir sa propre destruction comme seule échappatoire. On peut approcher cette mise en scène par les clefs qu’en donne dans le programme, décrypter les allusions cinématographiques et architecturales, mais ce serait réducteur : la grande force de cette Salome est sa polysémie, grâce à une richesse de détail qui incite le spectateur à développer sa propre interprétation plutôt que d’imposer des symboles univoques.

La mort, donc. Elle est présente dès le prologue ajouté par Warlikowski, où une petite société bourgeoise écoute un des déchirants Kindertotenlieder de Mahler caricaturé en un sketch de cabaret jusqu’à ce que la brutalité de coups frappés à la porte la mette en panique. Warlikowski y décrit les derniers feux des sociétés juives assiégées par la barbarie nazie ; ce petit groupe humain captif et rongé par l’inquiétude cherche à maintenir les rites bourgeois, le culte de l’apparence, le décorum des grands dîners, frappe pourtant bien au-delà de l’anecdote – le couple central formé par et construit son interprétation en conséquence : ils sont loin de la caricature souvent mise en scène, que ce soit dans leur jeu ou dans leurs voix. Salomé, dans ce contexte, est celle qui perturbe les rites, moins par révolte ou par esprit de liberté que comme une réaction presque pathologique – c’est avec la mort qu’elle danse, représentée par le vétéran du Ballet de Bavière Peter Jolesch, d’une puissante présence scénique.

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L’autre événement de la soirée, naturellement, est la direction de , toujours tant aimé par son public. Sa Femme sans ombre et surtout son si moderne Chevalier à la Rose avaient fait sensation ; cette Salome n’est pas une révélation, mais c’est une soirée de haute tenue. Le déferlement sonore, l’orgie des couleurs ne sont pas au centre des préoccupations du chef, et c’est un bienfait pour les chanteurs comme portés par l’orchestre – cela ne suffit pas à sauver , qui n’a pas le format vocal requis et se trouve presque constamment obligée de forcer sa voix ; l’appauvrissement des couleurs et une projection insuffisante du texte en sont la conséquence. Le public applaudit la performance et l’investissement de la chanteuse, mais à quoi bon ? L’approche retenue de Petrenko n’est cependant pas qu’une concession à ses interprètes : Salome a tout de même autre chose à offrir qu’une débauche de décibels, et Petrenko dessine d’un trait sûr un parcours théâtral nourri par le travail délicat des couleurs instrumentales.

Le reste de la distribution est heureusement d’une même qualité musicale et théâtrale. L’œuvre offre beaucoup d’emplois pour les membres de la troupe, et ils y brillent : donne au Page une présence vocale et scénique impressionnante, l’émouvant récit du Nazaréen est magnifié par Callum Thorpe ; le quintette des juifs, partagé entre invités et troupe, est à la fois d’une grande cohérence et peuplé d’individualités fortes. Afficher en Narraboth est un luxe appréciable, moins dans le sens du simple plaisir vocal que du dessin d’un personnage complexe et torturé. Le héros de la soirée, cependant, est en Jochanaan. Familier de l’Opéra de Bavière depuis une bonne décennie, interprète privilégié par , il se distingue par sa capacité à donner humanité et humilité à ses personnages, et Warlikowski sait utiliser ses qualités : le prophète n’est pas ici un inaccessible objet de fantasmes, mais la mauvaise conscience, l’image de ce qu’on ne veut pas voir : l’ouverture du majestueux décor le révèle dans un espace clinique, sale, le corps lourd, le visage vieux, face à une Herodias qui n’est au contraire qu’apparence. Il ne meurt pas, lui, à la fin du spectacle : lui qui est le principal vecteur d’émotion de la soirée peut ainsi passer comme une figure d’espoir, au-delà des apparences.

Crédits photographiques © Wilfried Hösl

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Munich. Nationaltheater. 10-VII-2019. Richard Strauss (1864-1949) : Salome, opéra en un acte sur un livret adapté de la pièce d’Oscar Wilde traduite par Hedwig Lachmann. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski ; décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak ; lumières : Felice Ross ; vidéo : Kamil Polak ; chorégraphie : Claude Bardouil. Avec : Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Herodes) ; Michaela Schuster (Herodias) ; Marlis Petersen (Salome) ; Wolfgang Koch (Jochanaan) ; Pavol Breslik (Narraboth) ; Rachael Wilson (Page) ; Scott MacAllister, Roman Payer, Kristofer Lundin, Kevin Conners, Peter Lobert (cinq juifs) ; Callum Thorpe, Ulrich Reß (deux nazaréens)… Bayerisches Staatsorchester ; direction : Kirill Petrenko

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