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À Genève, l’attrape Mozart

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Genève. Grand Théâtre. 22-I-2020. Wolfgang Amadeus Mozart (1858-1791) : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie d’après la pièce de Christoph Friederich Bretzner. Mise en scène : Luk Perceval. Décors : Philipp Bussmann. Costumes : Ilse Vandenbussche. Chorégraphie : Ted Stoffer. Lumières : Mark Van Denesse. Dramaturgie : Luc Joosten. Avec : Claire de Sévigné, Blondchen ; Olga Pudova, Konstanze ; Julien Behr, Belmonte ; Denzil Delaere, Pedrillo ; Nahuel Di Pierro, Osmin. Rôles parlés : Françoise Vercruyssen, Konstanze ; Iris Tenge, Blonde ; Joris Bultynck, Belmonte ; Patrice Luc Doumayrou, Osmin. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Fabio Biondi

Depuis quelques mémorables mises en scène d’Olivier Py, le Grand Théâtre de Genève n’avait plus entendu de telles broncas à la fin d’un spectacle. En cause l’arrangement dramaturgique de l’équipe du metteur en scène de l’opéra Die Entführung aus dem Serail de .

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Vous souvenez-vous de votre déception, voire de votre colère quand vous aviez reçu un habit bleu alors que vous en aviez commandé un rouge ? Et c’est ce qui arrive aujourd’hui au Grand Théâtre de Genève avec cette nouvelle production de Die Entführung aus dem Serail de Mozart. Vous avez pris vos places pour assister à ce célèbre opéra et qu’entendez-vous? Cinq chanteurs qui vont offrir des airs de cet opéra mais qui ne sont que l’accompagnement d’un texte en prose n’ayant que peu de liens avec l’argument du singspiel mozartien. Certes, lors de la présentation de sa saison lyrique, Aviel Cahn, le nouveau directeur de l’institution genevoise avait relevé que Die Entführung aus dem Serail contenait des connotations sexistes et machistes qu’il serait bon d’atténuer avec la réécriture des dialogues. Pourquoi pas ? A notre époque, indépendamment de toutes les horreurs qui submergent le monde, la bonne conscience dicte le politiquement correct. Alors pour faire bonne mesure, le dramaturge s’est saisi d’un texte, par ailleurs souvent touchant, de l’écrivaine Asli Erdoğan où elle relate ses impressions d’exilée turque au contact de l’Europe de l’Ouest. On a donc plaqué la musique de Mozart sur le récit de l’écrivaine. Et pourquoi Mozart, plutôt que Händel, Strauss, Wagner ou la création d’un opéra de musique contemporaine ? Simplement parce que le génie de Salzbourg, c’est vendeur.

Deux heures sans entracte pour ne pas voir l’opéra pour lequel on est venu au théâtre, c’est frustrant. Frustrant pour ceux qui connaissent cet opéra et qui ne le retrouve pas comme pour ceux qui le découvrent et qui ne comprendront rien à son intrigue. En lui-même le spectacle imaginé n’est pas déplaisant. Une grande structure squelettique trône au centre du plateau. Elle est la ville, la maison, autour de laquelle une foule tantôt s’agite en courant toujours plus vite, tantôt se laisse entraîner lentement par la rotation du décor. Quatre personnages âgés (les doubles des chanteurs) vont en sens contraire de la foule. Ils discourent, leurs paroles étant relayées par des haut-parleurs. A intervalles, les chanteurs prennent le relai pour rappeler que Mozart est à l’affiche. Ce que disent les paroles du chant, peu importe ! On est dans l’événement, le buzz.

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Dans ce contexte particulier, sans continuité de l’action théâtrale, difficile pour les chanteurs d’assurer un chant incarné. Pour les amoureux de l’art lyrique, ne restent alors que des interprètes au premier rang desquels le ténor (Belmonte) dentelle superbement Mozart sans maniérisme aucun. A lui donner la réplique, la soprano (Konstanze) assure une belle prestation avec une voix pleine, charnelle et bien conduite malgré quelques vocalises hésitantes. Quant à la soprano (Blondchen), ses aigus éthérés forment le charme incontestable d’une voix qui gagnerait encore à acquérir de la puissance pour éclairer l’intelligence interprétative. Avec la voix plus baritonale du ténor (Pedrillo), on apprécie l’énergie qu’il déploie dans ses interventions. La basse (Osmin) s’avère vocalement très à l’aise dans le rôle que cette mise en scène lui confère. Chantant sans que les efforts physiques d’envoyer, d’agripper, de renvoyer, de freiner, de lancer son double () confiné sur une chaise roulante semble lui poser le moindre problème vocal, il est bluffant d’impétuosité.

Musicalement, on ne pouvait s’arrêter aux seules libertés prises avec le livret original. Les tempos inhabituels choisis pour les interprétations des airs des chanteurs, les importantes coupures n’ont fait qu’ajouter à l’incohérence de ce spectacle. Pour clore un opéra sans trame dramatique et ajouter à la confusion, rien de mieux que d’ajouter la musique d’un ballet tiré d’Ascanio in Alba, fort heureusement de Mozart. Dans la fosse, un s’affaire à répondre de la meilleure des façons à la direction de , otage consentant de cette mystification.

En résumé, on ne peut qu’être fâché par cette supercherie, et les protestations du public qui ont supplanté les bravos ne sont que méritées, en espérant une prise de conscience pour que ce genre d’imposture, d’attrape-Mozart, n’ait pas droit de cité dans ce théâtre.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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Genève. Grand Théâtre. 22-I-2020. Wolfgang Amadeus Mozart (1858-1791) : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie d’après la pièce de Christoph Friederich Bretzner. Mise en scène : Luk Perceval. Décors : Philipp Bussmann. Costumes : Ilse Vandenbussche. Chorégraphie : Ted Stoffer. Lumières : Mark Van Denesse. Dramaturgie : Luc Joosten. Avec : Claire de Sévigné, Blondchen ; Olga Pudova, Konstanze ; Julien Behr, Belmonte ; Denzil Delaere, Pedrillo ; Nahuel Di Pierro, Osmin. Rôles parlés : Françoise Vercruyssen, Konstanze ; Iris Tenge, Blonde ; Joris Bultynck, Belmonte ; Patrice Luc Doumayrou, Osmin. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Fabio Biondi

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