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Turandot à Madrid : un cérémonial idéal pour Robert Wilson

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Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en trois actes et cinq scènes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la pièce de Carlo Gozzi. Mise en scène, scénographie et lumières : Robert Wilson. Costumes : Jacques Reynaud. Vidéo : Tomek Jeziorski. Avec : Iréne Theorin, soprano (Turandot) ; Gregory Kunde, ténor (Calaf) ; Andrea Mastroni, basse (Timur) ; Yolanda Auyanet, soprano (Liù) ; Joan Martin-Royo, baryton (Ping) ; Vicenç Esteve, ténor (Pang) ; Juan Antonio Sanabria, ténor (Pong) ; Raúl Giménez, ténor (Altoum) ; Gerardo Bullón, baryton (Un Mandarin) ; Pequeños y Jóvenes Cantores de la JORCAM (chef de chœur : Ana Gonzáles) ; Chœur (chef de chœur : Andrés Máspero) et Orchestre du Teatro Real de Madrid ; direction : Nicola Luisotti. Réalisation : Andy Sommer. 1 DVD Bel Air Classiques. Enregistré au Teatro Real de Madrid en décembre 2018. Sous-titrage en italien, anglais, français, allemand. Durée : 122:00

 

Comme on pouvait s’y attendre, le metteur en scène américain débarrasse Turandot de toute velléité touristique.

bac170-cover-turandotrecto-1000x1413 voit l’opéra en rituel. C’est la raison pour laquelle son univers n’a quasiment pas bougé depuis Einstein on the beach en 1976. Un décor à l’identique un demi-siècle plus tard : des panneaux coulissant devant un fond généralement dédié à la couleur bleue, des néons, une direction d’acteurs héritée du Nô, une maîtrise du jeu d’orgues devenue confondante. Comme dans tous les rituels, les conditions sont réunies pour l’hypnose collective et les amateurs d’opéra (notamment ceux qui disent s’enticher de versions de concert) auraient tort de s’élever contre une démarche à nulle autre pareille, dans sa capacité à laisser toute la place à la musique. Dans le cas de la plus spectaculaire partition de Puccini, méga rituel de deux heures avec épreuves initiatiques, ce n’est pas négligeable.

Le Réalisme est donc mort : vive le Symbolisme. À la vision de ce DVD, reflet des représentations madrilènes de 2019, quelques doutes affleurent cependant : posée entre deux rails de lumière, la foule va et vient comme si elle semblait ne pas savoir qu’elle est dans un spectacle de ; le maquillage clownesque de Liù force à de parasites questionnements ; Ping, Pang, Pong semblent par trop abandonnés au systématisme d’une gestique facétieuse qui les contraint à ponctuer chacune de leurs interventions de bonds en l’air ; Calaf erre au sens propre au début du III ; tous les protagonistes sont vissés face public. Le rituel hypnotique, un peu moins coercitif que d’ordinaire, finit cependant par l’emporter au moment du seuls-en-scène conclusif, qui place les deux héros sur fond rouge dans une obscurité surlignée de deux néons. L’impossible finale d’Alfano passe sans qu’on ait le temps de le contester et même le filmage d’Andy Sommer ne peut rien manquer de ce moment d’une profonde beauté. Ce qui n’empêche pas le vidéaste (qui, rappelons-le, s’est rendu célèbre pour avoir massacré, pour la postérité, le génial Tristan de Py en 2006), de commettre quelques bévues en amont : aux premiers mouvements de décor de ce Turandot, il regarde ailleurs ; à la mort de Liù (traitée par Wilson de très touchante façon), il détourne les yeux !

conduit en technicolor, avec un infaillible sens du détail, l’ à un sommet proche de la mythique version discographique de . Les percussions claquent, les mélodies flamboient, le suspense orchestral est à son comble, nous faisant réaliser une fois encore combien, avec Turandot, Puccini, sans se départir un instant du don mélodique qui fit sa gloire, s’est éloigné du vérisme, pour se projeter dans un XXᵉ siècle qui venait de faire entendre La Femme sans ombre : pour peu que l’on prête l’oreille, on entendra bien le faucon de l’Empereur straussien dans l’orchestre de Turandot !

Les hommes sont vaillamment représentés : aucune réserve pour le Mandarin plein d’autorité de Gerardo Bullón, l’Altoum encore dru de , le Timur digne d’, les Ministres au babil assuré de Joan Martín-Royo, Vincenç Esteve et  ; le Calaf de , endurant et stylé, brille au firmament de la distribution. Côté féminin, on retrouve les immenses qualités comme les menus défauts de , déjà perceptibles dans sa Norma niçoise : une Liù à peine corsée, dans une ligne tendue et vibrée conduisant à des aigus filés avec sûreté ; quant à l’impressionnante , la subtile comédienne qu’elle est (comme l’a montré le Tristan de Marthaler à Bayreuth) voit la Princesse de glace, ici pétrifiée au cil près, forcée de laisser son vibrato prendre beaucoup de place dans l’oreille de l’auditeur, ce qui nuit forcément à une incarnation qui force néanmoins le respect. Le chœur, autre héros de l’œuvre, s’empare avec conviction de la rutilante partie que le compositeur, avant de quitter ce monde, s’est enfin décidé à écrire pour lui.

La plus belle image est aussi la plus énigmatique : après que, sous nos yeux, Calaf a été effacé comme numériquement du plateau, Turandot se retrouve aussi seule qu’avant, clouée au sol par un ultime néon descendu des cintres. Une conception désabusée des rapports humains ?

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Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en trois actes et cinq scènes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la pièce de Carlo Gozzi. Mise en scène, scénographie et lumières : Robert Wilson. Costumes : Jacques Reynaud. Vidéo : Tomek Jeziorski. Avec : Iréne Theorin, soprano (Turandot) ; Gregory Kunde, ténor (Calaf) ; Andrea Mastroni, basse (Timur) ; Yolanda Auyanet, soprano (Liù) ; Joan Martin-Royo, baryton (Ping) ; Vicenç Esteve, ténor (Pang) ; Juan Antonio Sanabria, ténor (Pong) ; Raúl Giménez, ténor (Altoum) ; Gerardo Bullón, baryton (Un Mandarin) ; Pequeños y Jóvenes Cantores de la JORCAM (chef de chœur : Ana Gonzáles) ; Chœur (chef de chœur : Andrés Máspero) et Orchestre du Teatro Real de Madrid ; direction : Nicola Luisotti. Réalisation : Andy Sommer. 1 DVD Bel Air Classiques. Enregistré au Teatro Real de Madrid en décembre 2018. Sous-titrage en italien, anglais, français, allemand. Durée : 122:00

 
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