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À Nancy, création française réussie pour Der Traumgörge de Zemlinsky

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 30-IX-2020. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : Der Traumgörge (Georges le rêveur), opéra en deux actes et un épilogue sur un livret de Leo Feld. Adaptation pour orchestre de chambre de Jan-Benjamin Homolka. Mise en scène : Laurent Delvert. Décors : Philippine Ordinaire. Costumes : Petra Reinhardt. Lumières : Nathalie Perrier. Chorégraphie : Sandrine Chapuis. Avec : Daniel Brenna, Görge ; Helena Juntunen, Gertraud / la Princesse ; Susanna Hurrell, Grete ; Andrew Greenan, le Meunier ; Igor Gnidii, le Pasteur / Matthes ; Allen Boxer, Hans ; Alexander Sprague, Züngl ; Wieland Satter, Kaspar ; Aurélie Jarjaye, Marei ; Kaëlig Boché, l’Aubergiste ; Amandine Ammirati, le Femme de l’Aubergiste ; Dana Luccock, la Voix ; Ju In Yoon, un vieux Paysan ; Ill Ju Lee, un Garçon ; Jonas Yajure, Benjamin Colin, des Paysans. Chœurs de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra de Dijon (chefs de chœur : Anass Ismat et Guillaume Fauchère), Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, direction : Marta Gardolińska

Intéressante découverte avec ce Georges le Rêveur jamais donné sur une scène française. Malgré un effectif orchestral réduit, covid oblige, l’œuvre de Zemlinsky trouve à Nancy sa plénitude grâce à un orchestre chatoyant, une direction amoureuse, une réalisation scénique parfaitement onirique et une distribution ad hoc.

Görge-le-rêveur©Jean-Louis-Fernandez-22bisTroisième opéra du Viennois , Der Traumgörge (Georges le rêveur en français) devait être créé durant la saison 1907-1908 de l’Opéra de Vienne alors dirigé par Gustav Mahler, ami et soutien du compositeur. Annulé par la nouvelle direction après la démission de Mahler, puis une seconde fois à Prague en 1914 par le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’opéra de Zemlinsky dut attendre 1980 pour être porté sur scène à Nuremberg. L’Opéra national de Lorraine en assure aujourd’hui la création française, dans le cadre de cette coproduction avec l’Opéra de Dijon.

Dans ce conte initiatique inspiré du conte Vom unsichtbaren Königreich de Richard von Volkman-Leander et du poème Der arme Peter de Heinrich Heine, le jeune Georges cherche sa voie et à s’échapper de son milieu ambiant. Au premier acte, il rejette le conformisme de son village natal et ses fiançailles programmées avec Grete en se réfugiant dans l’imaginaire des livres et des contes, qu’il dévore avec avidité. Au second, il refuse de s’associer à la révolte du nouveau village où il a élu domicile et surtout s’oppose à l’opprobre général infligé à Gertraud, accusée de sorcellerie. À chaque fois, il ne récolte qu’une hostilité farouche et ne doit son salut que dans la fuite. Il trouvera finalement la paix et le bonheur durant l’épilogue avec Gertraud, qu’il associe à la princesse de ses rêves d’adolescent.

L’Opéra national de Lorraine a été, comme tous les autres théâtres, contraint de clore prématurément sa saison 2019-2020 à la mi-mars après la première d’Alcina de Haendel. Afin d’assurer ce début de saison 2020-2021, il a su s’adapter aux nouvelles contraintes sanitaires imposées par la pandémie de la covid-19. Changement le plus notable, pour respecter une certaine distanciation entre les musiciens dans la fosse, l’effectif orchestral a été réduit de moitié, d’où le choix d’une partition de chambre réalisée durant l’été par Jan-Benjamin Homolka. On pouvait légitimement s’en inquiéter pour une telle œuvre du post-romantisme à tendance expressionniste et à l’orchestration foisonnante et pléthorique. Il n’en est rien et l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, en grande forme et très concentré, assure avec brio tant les textures raffinées que les déferlements orchestraux. Dans une salle aux dimensions relativement modestes, la puissance nécessaire est au rendez-vous et on y gagne même en définition des timbres instrumentaux, notamment aux bois fort sollicités. D’un geste rond et délicat, dirige, avec précision et une attention constante au plateau, cette œuvre qu’elle défend avec passion.

Görge-le-rêveur©Jean-Louis-Fernandez-3

à la mise en scène et Philippine Ordinaire pour les décors ont choisi une scénographie simple (mais pas dénudée), ouverte et à transformations, tout à fait évocatrice avec le soutien des éclairages de Nathalie Perrier. Au premier acte et pour l’épilogue, l’atmosphère est plutôt idyllique avec champ de blé (où apparaissent cependant quelques créatures menaçantes) et ruisselet murmurant. Au second acte et en accord avec une partition plus sauvage et agressive, le rêve vire au cauchemar pour une sombre taverne dans des tons noirs et rouges qui finit par s’embraser en un tableau spectaculaire évoquant les flammes de l’Enfer. Les costumes de Petra Renhardt s’inspirent de la paysannerie germanique du début du XXe siècle, avec quelques Dirdls chez les femmes et autres Lederhosen et chapeaux de feutre chez les hommes du chœur. Tentant sans toujours y parvenir d’éviter une trop grande proximité des chanteurs, joue surtout sur les attitudes et suggère des gestes inaboutis, ce qui in fine convient bien au caractère onirique et irréaliste du conte.

se coule avec facilité dans le rôle éponyme de Görge, en dehors du monde, rêveur comme il se doit et un peu benêt, Si l’extrême aigu forte est souvent tendu et la ligne parfois heurtée, il sait alléger et user de la mezza voce ou de la coloration pour donner complexité et humanité à son caractère. L’endurance toute wagnérienne est remarquable et lui permet d’arriver sans encombre au bout de ce rôle écrasant. Dans la double incarnation de Gretraud et de la Princesse, on retrouve avec plaisir , dont on a déjà eu l’occasion de louer les immenses qualités dans ce répertoire post-romantique, que ce soit dans Der Zwerg du même Zemlinsky, Die tote Stadt de Korngold ou encore Der ferne Klang de Schrecker. Conséquence inéluctable de ces emplois fort lourds, l’aigu s’est un tantinet durci mais la vérité de l’incarnation, l’intensité de l’engagement tant scénique que vocal, le tranchant de l’intonation et les capacités de puissance et de lumière y font toujours merveille. Aux côtés de la très lyrique Grete de Susanna Harrell, du Pasteur au fort relief d’, du Hans trop léger d’Allen Bower ou de la fraîcheur vocale d’Aurélie Jarjaye en Marei, on notera encore l’impressionnant et tonitruant Kaspar de Wieland Satter. Rassemblant des éléments de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra de Dijon, le chœur se montre lui aussi irréprochable de qualité vocale et de présence scénique.

Crédit photographique :  (Gertraud), (Görge) / (Grete), (Hans) et les Choeurs de l’Opéra national de Lorraine et de Dijon © Jean-Louis Fernandez

Mis à jour le 02/10/2020 à 17h05

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 30-IX-2020. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : Der Traumgörge (Georges le rêveur), opéra en deux actes et un épilogue sur un livret de Leo Feld. Adaptation pour orchestre de chambre de Jan-Benjamin Homolka. Mise en scène : Laurent Delvert. Décors : Philippine Ordinaire. Costumes : Petra Reinhardt. Lumières : Nathalie Perrier. Chorégraphie : Sandrine Chapuis. Avec : Daniel Brenna, Görge ; Helena Juntunen, Gertraud / la Princesse ; Susanna Hurrell, Grete ; Andrew Greenan, le Meunier ; Igor Gnidii, le Pasteur / Matthes ; Allen Boxer, Hans ; Alexander Sprague, Züngl ; Wieland Satter, Kaspar ; Aurélie Jarjaye, Marei ; Kaëlig Boché, l’Aubergiste ; Amandine Ammirati, le Femme de l’Aubergiste ; Dana Luccock, la Voix ; Ju In Yoon, un vieux Paysan ; Ill Ju Lee, un Garçon ; Jonas Yajure, Benjamin Colin, des Paysans. Chœurs de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra de Dijon (chefs de chœur : Anass Ismat et Guillaume Fauchère), Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, direction : Marta Gardolińska

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