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Der Freischütz par Tcherniakov à Munich : la carrière de l’ambitieux

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Munich. Bayerische Staatsoper. 13-I-2021. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Johann Friedrich Kind. Mise en scène et décor: Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Vidéo : Show Consulting Studio. Avec: Pavel Čhernoch, ténor (Max); Golda Schultz, soprano (Agathe); Anna Prohaska, soprano (Ännchen); Kyle Ketelsen, baryton (Kaspar/Samiel); Tareq Nazmi, basse (L’Ermite); Bálint Szabó, basse (Kuno) ; Milan Siljanov, baryton-basse (Kilian); Boris Prýgl, baryton-basse (Ottokar) ; Eliza Boom, soprano, Sarah Gilford, soprano, Daria Proszek, mezzo-soprano, Yajie Zang, mezzo-soprano (Quatre jeunes filles). Chor der Bayerischen Staatsoper (chef de choeur : Stellario Fagone) et Bayerisches Staatsorchester, direction : Antonello Manacorda.
Spectacle filmé et diffusé sur le site du Bayerische Staastoper

Nouvel opéra à huis clos pour Tcherniakov, qui installe le chef-d’œuvre de Weber dans le monde de l’entreprise. Comment faire d’un opéra croulant sous les codes le plus actuel des brûlots.


Il fut un temps où se rendre à l’opéra nécessitait une élémentaire préparation : écoute de l’œuvre, lecture du livret. Cette technique éprouvée par nombre de mélomanes s’avère insuffisante aujourd’hui face à un spectacle tel que ce Freischütz, même armé des seuls sous-titres allemands ou anglais proposés par le Bayerische Staatsoper. Il ne s’agit pas ici d’intenter procès en lisibilité à un metteur en scène toujours passionnant, concepteur autant que directeur d’acteurs hors-pair, dont les ratages (un Trouvère vraiment assommant) se comptent sur le doigt d’une main. A l’opposé de la séduisante tentative intemporelle confiée par Laurence Equilbey à la Compagnie 14 :20, cette nouvelle vision de Tcherniakov se veut thriller ultra-contemporain.

Honnêtement, qui, derrière la séduction des numéros musicaux, l’exotisme folklorique des tableaux et des costumes, avait saisi jusqu’ici les ressorts d’une intrigue difficilement résumable ? A ceux qui seront tentés de crier au blasphème, l’on ne saurait trop recommander de replonger dans le livret de Johann Friedrich Kind. Contre toute attente, ce nouveau Freischütz y est tout entier.

Bien sûr le dirndl et la culotte de peau ont dû le céder devant les tailleurs et les costumes, tenues « folkloriques » exigées du monde de l’entreprise contemporain, la maison forestière devant la salle de convivialité d’un open space modulable s’ouvrant sur les tours de la Défense. A seul (hélas) traversé le temps : le fusil.

Le « gentil » Max weberien est un ambitieux prêt à toutes les compromissions, les lâchetés, pour obtenir la fille du patron et plus encore un poste phare dans l’entreprise Kuno : faire partie des puissants à tout prix. Le début est particulièrement glaçant, qui voit le pitoyable intrigant enjoint de devoir abattre, du sommet de la Tour Kuno, un quidam dans la foule en contrebas. On apprendra plus loin que le « jeu » était truqué. Mais pas l’expression d’une pernicieuse philosophie (tuer pour faire sa place), métaphore à peine décalée des rites de passage (et de leur corollaire, la souffrance au travail) en vogue dans plus d’une entreprise de par le monde. La colombe y perdra bien sûr ses plumes.

Dans un tel contexte, Kaspar est une aubaine pour Tcherniakov qui a la géniale idée d’enfermer Samiel dans le cerveau de cet homme fracassé par un passé militaire récent (la Guerre de Trente ans du livret) et par (on l’avait oublié) un amour inassouvi et névrotique pour Agathe. C’est à l’intérieur de la psyché diffractée de ce personnage suicidaire, faisant de Max son souffre-douleur, que se tapit la Gorge aux loups ! Le difficile troisième acte, conclu par un twist bouleversant, est brillant, qui à partir d’un surnaturel de pacotille (la colombe, l’ermite, la fin heureuse…) rêve l’hymne inespéré d’une hypothétique humanité recouvrée.

Refonte subtile des dialogues, utilisation de quelques trucs tcherniakoviens (la vidéo présente les héros, dévoile leurs pensées les plus intimes) : l’intelligence des procédés sert toujours le propos. Chœur (hommes peu précis au début), figurants, personnages épisodiques, tous sont des pièces-maîtresses du jeu inhumain qui se joue : le Kilian parfaitement intégré dans l’entreprise de , l’Ottokar animateur de mariages de , l’Ermite de en fantasme d’humanité surgie de la domesticité-témoin des agissements du patron, ce Kuno détestable d’arrogance de . Le regard le plus spectaculaire du metteur en scène est celui posé sur la d’ordinaire pétulante Ännchen, croquée ici en Geschwitz, avec beaucoup de subtilité, comme l’indique l’abandon du pourtant providentiel, dans un tel contexte, « allons nous mettre au lit » adressée à Agathe dans le livret. Le personnage intéresse enfin. A cette Ännchen dépitée de voir se déliter la relation amoureuse qu’elle avait entretenue avec celle qu’elle avait aidée naguère à prendre ses distances avec une sphère sans sentiments, à cette femme délaissée pour un homme (la couronne mortuaire de l’Acte III scelle glacialement le deuil d’un amour enfui), apporte une profondeur vocale inaccoutumée. est Agathe, seul personnage lumineux, dont on comprend parfaitement l’éloignement d’avec un père que pouvoir et argent ont insensibilisé : Leise, leise, fromme Weise, énoncé d’une voix radieuse au legato tranquille, est l’oasis dramaturgique de la soirée. Excellent Max, sait aussi rire et pleurer (autres trucs tchernakovien, toujours déchirants, même par-dessus la sublime mélodie de flûte qui s’élève sur le Doch sonst stets rein de l’Ermite). Le magnétisme de est un atout de choix. Son Kaspar/Samiel passant du chant au parlé, aussi inquiétant en costume-cravate qu’en treillis, marque la mémoire. Davantage que la direction un brin policée d’, que la diffusion en ligne et la qualité relative du mixage (circonstances atténuantes) font entendre bien en deçà de l’effroyable mécanique scénique, si lourde de sens.

Crédits photographiques © Wilfried Hösl

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Munich. Bayerische Staatsoper. 13-I-2021. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Johann Friedrich Kind. Mise en scène et décor: Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Vidéo : Show Consulting Studio. Avec: Pavel Čhernoch, ténor (Max); Golda Schultz, soprano (Agathe); Anna Prohaska, soprano (Ännchen); Kyle Ketelsen, baryton (Kaspar/Samiel); Tareq Nazmi, basse (L’Ermite); Bálint Szabó, basse (Kuno) ; Milan Siljanov, baryton-basse (Kilian); Boris Prýgl, baryton-basse (Ottokar) ; Eliza Boom, soprano, Sarah Gilford, soprano, Daria Proszek, mezzo-soprano, Yajie Zang, mezzo-soprano (Quatre jeunes filles). Chor der Bayerischen Staatsoper (chef de choeur : Stellario Fagone) et Bayerisches Staatsorchester, direction : Antonello Manacorda.
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