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À La Monnaie, un formidable Schauspieldirektor de Mozart à l’heure du streaming obligé

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Bruxelles. La Monnaie. 19-II-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Der Schauspieldirektor K. 486 (complété par un extrait du finale de la Symphonie n° 39, l’ouverture des Nozze di Figaro K. 92, l’air Vorrei spiegarvi, oh Dio K. 418 et un extrait du finale du premier acte de Die Zauberflöte K. 620), comédie avec musique sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie, adapté, mis en dialogues et en scène par Michael De Cock et Fabrice Murgia. Réalisation des videos : Giacinto Caponio. Avec les acteurs Mieke de Grooote (Frank) ; Achille Ridolfi (Eiler) ; Marie-Aurore d’Awans (Madame Pfeil) ; Evelien Van Hamme (Madame Vogelsang) ; les comédiens et danseurs Nadine Baboy et Hervé Loka Sombo (le couple Krone) ; les chanteurs Lenneke Ruiten (Madame Herz) ; Simona Šaturová (Mademoiselle Silberklang) ; Yves Saelens (Herr Vogelsang) ; Dietrich Henschel (Herr Buff) ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; direction et glockenspiel : Alain Altinoglu

21-II-2021. Wolfgang Amadeus Mozart : Concerto pour flûte et harpe en ut majeur K. 299 ; Symphonie n° 39 en mi bémol majeur K. 543. Matteo del Monte, flûte ; Agnès Clément, harpe ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; direction : Alain Altinoglu
Spectacle enregistré sans public et diffusé sur le site de la Monnaie

Un an après une trilogie DaPonte selon « le Lab’ », sulfureuse et d’assez sinistre mémoire, et dernière production live avant les confinements, la Monnaie revient à Mozart, le temps d’un week-end et d’un double streaming.


La Troïka culturelle bruxelloise (le KVS flamand, le Théatre national Wallonie-Bruxelles, et l’opéra fédéral) passe outre les clivages linguistiques et institutionnels belges et propose en se jouant du difficile contexte de cette interminable crise sanitaire, un « Schauspieldirektor » revu et corrigé pour sa partie théâtrale et agrémenté de quelques compléments bien sentis pour sa partie musicale. À cette unique représentation répond deux jours plus tard un concert symphonique consacré au Concerto pour flûte et harpe et surtout à une incandescente Symphonie n° 39.

Der Schauspieldirektor, œuvre, in fine assez mineure au sein du catalogue mozartien, juxtapose plutôt que mêle les genres parlés et chantés. Elle est le fruit d’une double commande de l’empereur Joseph II qui, en son orangerie, voulait opposer opera buffa italien (Prima la musica e poi le parole de Salieri) et Singspiel allemand : il imposa sujets et librettistes. Wolfgang dut se contenter d’un assez médiocre texte de Gottlib Stephanie le Jeune (bien plus inspiré pour le livret de l’Enlèvement au Sérail quatre ans auparavant), pour cette comédie avec musique (sic) où la partition, après la pétillante ouverture, n’est que portion congrue, reléguée en fin de représentation. Si le canevas de l’action peut correspondre, à peu de chose près, à notre brûlante actualité, les dialogues originels très datés et assez ineptes ont été totalement repensés dans le contexte de cette crise sanitaire, catastrophique pour le monde culturel.

Le directeur de théâtre Frank reçoit l’autorisation par décret de donner une représentation en son établissement, mais s’ensuivent d’interminables palabres entre argentier, impresario, acteurs, danseurs, et chanteurs au sujet du genre (tragique ou comique) du sujet et de son traitement (avec le choix cornélien entre paroles et musique) dans un contexte tendu vu les exigences des acteurs en matière de cachets et les sempiternelles rivalités entre prime donne. La mise en abyme classique du théâtre dans le théâtre devient irrésistible au gré de cette actualisation savoureuse où prime un sens aigu de l’autodérision et d’une zwanze très bruxelloises : dénonciation à peine voilée du statut social bancal des artistes, allusions à l’imbroglio politique de la lasagne institutionnelle belgo-belge, à la multiplicité stérilisante des niveaux de pouvoir, à l’omniprésence des « experts » scientifiques dans le débat public, à l’abracadabrante situation des institutions culturelles subsidiées mais œuvrant pour un public… virtuel.

De pétillants et hilarants dialogues co-écrits par Fabrice Murgia et Michael De Cock (lesquels font une courte apparition très hitchcockienne au mitan de l’œuvre), les directeurs… de théâtre et metteurs en scène du « National » et du Kvs, mêlent français, néerlandais et anglais, en un délicieux sabir, avec un sens aigu du pastiche. Par exemple, le dialogue entre Eiler (très drôle et désemparé ) et Mme Pfeil (irrésistible Marie-Aurore d’Awans, aussi vénéneuse que manipulatrice) n’est autre qu’un copié-collé de celui entre Toinette et Argan dans le Malade Imaginaire, où le mot « virus » se substitue au maudit « poumon » !)


Pour la mise en espace, au fil de ce streaming, par le truchement des vidéos, comme pour le « Is this the end ? » de Jean-Luc Fafchamps proposé en début de saison, le réalisateur Giacinto Caponio a recours à tous les locaux de la Monnaie, des bureaux administratifs au Foyer, des grands escaliers aux coulisses les plus obscures, du parvis au parterre. L’orchestre, dans le respect de la distanciation physique, et les solistes du chant sont en direct sur scène, sans aucun élément de décor. Autre idée assez géniale par la confrontation des genres, l’incarnation du rôle de Mme Krone dans la pièce originale par un couple d’incroyables street-dancers d’origine africaine, judicieusement décalés par leurs accoutrements contemporains : et incarnent et transposent à leur manière, très charnelle, par le biais d’une incroyable , branchée et déhanchée chorégraphie, la joute vocale entre les deux soprani concurrentes.

et ont vitaminé la partition par quelques ajouts judicieux : outre un extrait de la Flûte enchantée pour le générique de fin, où le chef tient la partie de glockenspiel, sont convoqués un extrait du final de la Symphonie n° 39 ou l’ouverture des Nozze di Figaro en guise d’interludes musicaux entre les (longs) échanges verbaux. Autre judicieuse idée : ajouter le très périlleux Vorrei spiegarvi, oh Dio ! K. 418 à l’heure du concours de virtuosité entre les deux soprani, qui donc se partagent à tour de rôle le même air funambulesque. Madame Herz est campée par une vaillante Lenneke Ruiten, projetant parfois un peu brutalement et prosaïquement ses colorature et parfois un peu courte de souffle au fil des interminables vocalises. incarne une Mme Silberklang plus plausible, à la voix plus stable et homogène dans toute l’étendue de sa tessiture malgré un timbre un soupçon trop acide. Mais c’est sans doute le ténor en Herr Vogelsang qui tire le mieux son épingle du jeu, malgré la brièveté de ses interventions au fil des deux derniers numéros, par sa fraîche et théâtrale vocalité et sa verve goguenarde. campe un Herr Buff irrésistible, impeccable dans sa très brève apparition opératique dans le final de l’œuvre, mais comédien racé, et au français impeccable, durant toute la première moitié parlée du spectacle.

La palme revient sans doute à un dont la totale adéquation stylistique n’a d’égale que l’implication instrumentale de tous les pupitres ; on peut évidemment compter sur la direction énergique et théâtrale d’ pour magnifier l’ensemble et tenir, non sans humour, le plateau.

On retrouve ce tandem gagnant avec grand plaisir deux jours plus tard, dans le galant et juvénile Concerto pour flûte et harpe K. 299, un rien prudent de narcissisme côté solistes, le flûtiste se montre en effet un rien gourmé au gré d’un allegro initial au tempo – par sa faute – très fluctuant. Les deux derniers temps s’avèrent bien mieux venus, cristallins et poétiques, grâce aussi à l’indicible charme de la harpiste .
Alain Altinoglu a retenu, pour l’antépénultième symphonie de Wolfgang, la leçon d’un Nikolaus Harnoncourt – dans son formidable enregistrement au Concertgebouw d’Amsterdam : phrasés acérés, timbales percutantes, tempi repensés , contrastes saisissants (andante con moto), ou encore irrésistible sens du swing dans le menuetto ou de la jubilation au fil du pétillant final (malheureusement donné sans ses reprises). Le chef se révèle un mozartien aussi racé qu’historiquement informé et restitue ainsi toute la dimension grandiose, opératique et presque initiatique de cette œuvre-annonciatrice à plus d’un titre des cérémoniaux para-maçonniques de la Zauberflöte.

Crédits photographiques : Mieke De Groote/ , et Mieke De Groote/ et © Hugo Segers

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Bruxelles. La Monnaie. 19-II-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Der Schauspieldirektor K. 486 (complété par un extrait du finale de la Symphonie n° 39, l’ouverture des Nozze di Figaro K. 92, l’air Vorrei spiegarvi, oh Dio K. 418 et un extrait du finale du premier acte de Die Zauberflöte K. 620), comédie avec musique sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie, adapté, mis en dialogues et en scène par Michael De Cock et Fabrice Murgia. Réalisation des videos : Giacinto Caponio. Avec les acteurs Mieke de Grooote (Frank) ; Achille Ridolfi (Eiler) ; Marie-Aurore d’Awans (Madame Pfeil) ; Evelien Van Hamme (Madame Vogelsang) ; les comédiens et danseurs Nadine Baboy et Hervé Loka Sombo (le couple Krone) ; les chanteurs Lenneke Ruiten (Madame Herz) ; Simona Šaturová (Mademoiselle Silberklang) ; Yves Saelens (Herr Vogelsang) ; Dietrich Henschel (Herr Buff) ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; direction et glockenspiel : Alain Altinoglu

21-II-2021. Wolfgang Amadeus Mozart : Concerto pour flûte et harpe en ut majeur K. 299 ; Symphonie n° 39 en mi bémol majeur K. 543. Matteo del Monte, flûte ; Agnès Clément, harpe ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; direction : Alain Altinoglu
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