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L’Ensemble Justiniana mène Offenbach en bateau

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Roset-Fluans. 24-VIII-2021. Jacques Offenbach (1818-1880). La Péniche Offenbach, opéra promenade sur un livret de Dorian Astor, à partir d’oeuvres du compositeur : Ouverture de L’île de Tulipatan ; Finale de l’Acte I d’Orphée aux Enfers ; En tous les métiers moi j’excelle, extrait de Pépito ; Voyez dans la nuit brune/Pourquoi ne puis-je le voir sans plaisir et sans peine/Quel murmure charmant, extraits de Fantasio ; Dans cette ville toute pleine, extrait de La Vie parisienne ; A cheval sur la discipline/Ah que j’aime les militaires, extraits de La Grande Duchesse de Gerolstein ; Arrête-toi,viens, je t’en prie, extrait de Les Brigands ; A table, à table, extrait de Les Bavards ; Ah quel dîner, extrait de La Périchole ; Je sais qu’il est de profonds moralistes, Finale de l’Acte III/Elle vient, c’est elle, extraits de La Belle Hélène ; Conduisez-moi vers celui que j’adore, extrait de Robinson Crusoë ; Vois sous l’archet frémissant/Barcarolle, extraits des Contes d’Hoffmann. Composition orchestrale : Sergio Menozzi. Mise en scène : Charlotte Nessi. Costumes : Marine Provent. Régie et lumières : Philippe Chambion. Chef de chœur : Roberto Graiff. Avec : Igor Bouin, baryton (Vertigo), Jacques Calatayud, baryton-basse (M. Canaletto) ; Marie Cubaynes, mezzo-soprano (Fantasia) ; Céline Laborie, soprano (Stella) ; François Pardailhé, ténor (Jupin) ; Marie-Ange Todorovitch, mezzo-soprano (Mme Canaletto). Pierre-Simon Chevry, flûte ; Alexis Didry, clarinette ; Agnès Demeulenaere, hautbois ; Marion Dinse, basson ; Kévin Garçon, contrebasse ; Jean-Michel Mauron, accordéon

Restée à quai à l’été 2020 pour les raisons que l’on sait, La Péniche Offenbach, 12ᵉ opéra promenade de la compagnie fondée en 1982 par , investit le Canal du Rhône au Rhin avant de voguer vers le Canal du Midi. Coproduit avec le Théâtre du Capitole de Toulouse, ce voyage plein de surprises mène aussi ses spectateurs en bateau.


Dans la pochette-surprise de plus de deux heures offerte pour l’anniversaire du compositeur décédé en 1880, l’on trouve les plus grands succès de (La Belle Hélène, Orphée aux Enfers, La Vie parisienne, La Périchole, La Grande Duchesse de Gérolstein, Les Brigands, Les Contes d’Hoffmann) et des pépites repêchées dans les plus méconnus Fantasio, Pépito, L’Île de Tulipatan, Les Bavards, Robinson Crusoé. L’on trouve aussi le livret inédit commandé au dramaturge du Capitole, Dorian Astor. Un livret plein de rebondissements dans le style aigre-doux du « petit Mozart des Champs-Élysées », dont l’entrain souriant n’a jamais craint l’irrévérence lorsqu’il s’est agi de faire réfléchir ses contemporains. Un livret habile dont la dramaturgie rassembleuse surfe sur un cahier des charges des plus contraignants : un florilège musical disparate, des déambulations de plein air dans les décors mouvants d’une poignée d’escales (sept en Franche-Comté, cinq en Occitanie) et… une péniche ! L’on trouve enfin, dissimulé tout au fond de la pochette, le fond de l’affaire : « une vraie histoire d’aujourd’hui où les gens se mobilisent et s’interrogent », ainsi que le déclare, très fine mouche, .

Finesse d’approche et science à pas comptés des effets permettent l’imperceptible bascule du rire dans une vraie émotion. On rit beaucoup aux croquignolesques aventures des époux Canaletto bien décidés à marier leur progéniture à Nanterre (« Pars pour Nanterre ! ») au terme d’une odyssée à bord de la péniche du Capitaine Jupin. L’acmé zygomatique sera atteint au moment central d’une mise en abyme hilarante pour les uns, anxiogène pour les autres, avec interruption du déroulé de l’action pour contrôle de passe sanitaire, admonestations diverses et bien familières (« Nous sommes en guerre ! »), et même irruption de la metteuse en scène dépassée par les événements ! Auparavant la péniche, bien qu’astiquée par le mousse Vertigo, aura été maintenue à quai par une panne de « moteur aquatique » : un temps libre providentiel pour les passagers invités à flâner au cœur de villages oubliés que le crépuscule réenchante. Ce soir, à quelques encablures de Besançon, le village de Roset-Fluans offre à l’Acte I le cadre paisible de son écluse, la contre-plongée de son pont suspendu, au II et au III le château d’une baronnie évanouie, au IV un retour à la case-départ : l’écluse auréolée cette fois de la poésie nocturne et mystérieuse de feuillages absorbés par la pénombre de la nuit, la « belle nuit d’amour ». La péniche peut enfin appareiller.

« Mais de quoi parle-t’on ? » aura entre-temps explosé le Capitaine Jupin au cœur de l’Acte III. De la pochette-surprise se seront exhalés stupeur et frémissements mêlés autour de l’« histoire d’aujourd’hui » promise avant l’embarquement. Un scénario à l’audace tranquille dont l’on taira la teneur (c’est le propre des pochettes-surprises) pour mieux en goûter le militantisme chuchoté : « Regardez le Monde… Regardez autour de vous… Regardez en vous-même. »


L’affaire s’avérait délicate. On en loue que davantage la justesse de ton d’une distribution, en forme elle aussi de pochette-surprise. montre l’étendue de son talent en passant de l’immobile Geneviève de l’Opéra de Lille du printemps dernier au débridé toutes voiles dehors de l’impayable Madame Canaletto. D’une drôlerie ahurissante, elle ne fait que bouchées successives des situations « hénaurmes » auxquelles la convient l’Air de la Griserie comme celui de la Grande Duchesse de Gérolstein, diluant avec maestria la nécessaire vulgarité du personnage exigée par le livret dans un second degré roublard. Le Général Boum Boum manque vraiment de mains pour canaliser « la » Canaletto en furie alcoolisée. Un solide métier caractérise également le Monsieur Canaletto de dans de savoureuses scènes. Le jeune baryton , pour sa troisième collaboration avec l’Ensemble Justiniana, et juste après sa rencontre vézelienne avec Corinne Benizio, confirme le timbre clair d’un talent bouillonnant à suivre. Son chaplinesque Vertigo sait (s’)amuser et (s’)émouvoir. Le ténor , qui fut du récent Richard Coeur de Lion de Versailles, révèle vaillance précise de la tessiture, vis comica et adéquation du verbe lors des scènes-clés : sans , pas sûr que la mécanique Astor/Nessi eût été aussi bien huilée. La Stella en tous points gracieuse de est une alliée de taille au moment-charnière de la bascule du spectacle vers le palpitement des cœurs. Le timbre aérien de la récente fille-fleur du Parsifal toulousain de 2019 s’expose lors de la mise à nu d’un splendide Conduisez-moi vers celle que j’adore couronné d’impeccables et prometteuses coloratures. , bien qu’elle doive affronter la couleur incertaine d’un mezzo encore tenté par le vibrato, se révèle très fine comédienne en Fantasia.

Ultime contrainte de l’ambitieux cahier des charges de cette Péniche Offenbach : l’absence de chef d’orchestre ! Autonomie pour l’équipe vocale et pour l’orchestre de six excellents solistes (flûte, clarinette, hautbois, basson, contrebasse, accordéon) en charge de la réorchestration de Sergio Menozzi. Et autonomie pour les fragrances fifties des costumes, du jeu (notamment lors d’un prologue infiltré accompagnant la lente et longue installation d’un public très joueur) et du chant très engagé du chœur amateur préparé par Roberto Graiff. Le tout fonctionne sans décalage apparent. Une belle victoire humaine et musicale (la plus audacieuse assurément de l’) que cette dernière entreprise d’une compagnie lyrique qui aura toujours été tentée par les chemins de traverse. Une entreprise que le Capitaine Jupin conclut d’un affirmatif : « Pourvu qu’on aime, moi, ça me va ! »

Crédits photographiques © Yves Petit

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