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Vincent Huguet et Richard Peduzzi affrontent Don Carlos à Bâle

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Bâle. Theater Basel. 15-II-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes (version parisienne) sur un livret de Joseph Méry et Camille Du Locle, d’après Schiller. Mise en scène : Vincent Huguet. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Camille Assaf. Lumières : Irene Selka. Avec : Nathan Berg, basse (Philippe II) ; Joachim Bäckström, ténor (Don Carlos) ; John Chest, baryton (Rodrigue, Marquis de Posa) ; Vazgen Gazaryan, basse (Le Grand Inquisiteur) ; Andrew Murphy, baryton-basse (Un Moine) ; Yolanda Aulanet, soprano (Elisabeth de Valois) ; Kristina Stanek, mezzo-soprano (La Princesse Eboli) ; Nataliia Kukhar, mezzo-soprano (la Comtesse d’Aremberg) ; Inna Fedorii, soprano (Une Voix d’en haut) ; Ronan Caillet, ténor (Le Comte de Lerme) ; Jasin Rammal-Rykala, baryton-basse / Kyu Choi, baryton / Félix Le-Gloahec, basse / Andrei Maksimov, baryton / Yurii Strakhov, basse / Jiacheng Tan, basse (Députés flamands). Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel, direction : Michele Spotti

La version originale française du plus long opéra de Verdi s’impose enfin un peu partout, avec un résultat parfois mitigé. 

Qu’il s’intitule Don Carlos (composé pour Paris en 1867) ou Don Carlo (dans sa traduction italienne pour Milan en 1884), le plus long (et le plus bel ?) opéra de Verdi intimide encore les metteurs en scène. Christophe Honoré, qui affronta naguère le chef-d’oeuvre à Lyon, qualifie de « totem » cet opéra entendu ces dernières années à Berne, Liège ou Paris. Le Theater Basel a incité à relever le défi. Le combat, de type David contre Goliath, semblait inégal, le metteur en scène français ayant signé, en 2018, un Didon et Enée qui restera comme un des spectacles les plus banals du Festival d’Aix période Foccroulle. Un qualificatif également applicable à ce Don Carlos bien scolaire, malgré quelques audaces des mieux venues.

L’ex-assistant de Patrice Chéreau déçoit, bien que secondé ici par l’ex-décorateur du grand metteur en scène disparu, soi-même, que l’on est ému de retrouver à Bâle, avant de déchanter face à une scénographie qui ne devrait pas durablement marquer les mémoires. Pourtant quelques axes dramaturgiques, autour de deux accessoires (un lit, une cage) parfaitement métaphoriques du débat en jeu (Amour et Pouvoir), témoignent d’un vrai travail de réflexion. Le personnage d’Eboli est le plus gâté par Huguet, rabatteuse de chair fraîche pour Philippe, maîtresse poignardée plus loin par son royal amant. L’expéditive et énigmatique conclusion du livret de Joseph Méry et Camille Locle est évacuée au profit d’une fin plus riche de sens : heureuse pour Carlos et Elisabeth qui s’éloignent vers un avenir moins toxique (ils seront heureux et auront un enfant qu’il ont peut-être déjà en la personne d’une fillette apparue dès l’Acte II et qui fuit in fine avec eux) ; malheureuse pour Philippe perclus de solitude à l’avant-scène. La relation passionnelle entre Carlos et Rodrigue, survolée, se réduit à une troublante similitude des positions amoureuses de l’Infant se lovant contre Elisabeth comme contre Rodrigue.

délaisse les carrières de pierre qui ont offert l’immortalité aux productions Chéreau pour le minimalisme d’un décor que l’on croirait pré-découpé dans du carton : des parois mobiles qui se plient et se déplient au gré des lieux de l’action. Ce procédé, qui n’est pas sans faire songer au charme des livres en relief, peine à transcender sa simple fonctionnalité. Heureusement très présente, la colorimétrie des lumières d’Irene Selka, comme celle des costumes seyants de Camille Assaf, parent d’une appréciable chaleur ce décor presque enfantin.

Il n’existe aucune version remaniée définitive de Don Carlos. A quelques détails près, le Sinfonieorchester Basel s’appuie sur la version originale, avec son Acte I retouché in extremis par Verdi avant la première de 1867, avec son Acte III hélas sans ballet, avec toutes les scènes composées pour Eboli, avec son Acte IV sans la magnifique déploration Qui me rendra ce mort (rhabillé en Lacrimosa dans le Requiem), avec son Acte V sans aucun finale spectaculaire. Le geste de est irréprochable mais uniment décidé : sûr de lui, il avance sans faire un sort particulier aux merveilles épisodiques nées de la plume la plus inspirée de Verdi, comme cette sublime mélodie, entendue une seule fois sous le O Prodige de Carlos à l’Acte II, ou encore aux récurrences du leitmotiv enflammé qui scelle la relation entre ce dernier et Posa, dont le chef expédie à chaque fois la conclusion à toute allure ; expédiés de même, les climax de la scène du Grand Inquisiteur manquent du poids nécessaire à leur capacité d’effroi ; tout alanguissement est refusé aux sublimes soupirs des cordes après Et je ne fléchis pas de Carlos à l’Acte V. A l’instar de la quasi-totalité du public suisse ravi, le Chœur de Bâle a fait tomber les masques. Dès l’ensemble en tutti qui clôt l’Acte I, il montre une cohésion, une puissance qui ne se démentiront pas.

La distribution, si l’on n’est pas trop regardant quant à l’articulation française, est, comme dans le très décrié mais très galvanisant enregistrement Abbado (DG, 1985), à la hauteur du « totem ». Carlos bénéficie du timbre assuré et juvénile de . Remplaçant Nicole Chevalier initialement prévue, , malgré les tensions déjà perceptibles dans sa Norma, dans sa Liù, est une Elisabeth au brûlant legato. , d’une ligne vocale impériale, dessine une Eboli d’une rare perversité. est un Posa idéal. fait assaut de noirceur en Philippe au moyen de l’expérience d’une voix dont il sait manier la rocaille à des fins dramaturgiques. est un Moine bien inquiétant. Huguet dissout l’un dans l’autre le rôle du Page et celui de la Comtesse d’Aremberg : Natakiia Kukhar s’y révèle dans un français quasi-parfait. Le Grand Inquisiteur de tonne comme il convient. assure sans faillir les délicates volutes de la Voix du ciel couronnant l’autodafé de l’Acte III.

Un spectacle honnête mais plus proche de certaines soirées lyriques d’un temps que l’on croyait révolu que des productions généralement innovantes du Theater Basel.

Crédits photographiques : © Matthias Baus

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Bâle. Theater Basel. 15-II-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes (version parisienne) sur un livret de Joseph Méry et Camille Du Locle, d’après Schiller. Mise en scène : Vincent Huguet. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Camille Assaf. Lumières : Irene Selka. Avec : Nathan Berg, basse (Philippe II) ; Joachim Bäckström, ténor (Don Carlos) ; John Chest, baryton (Rodrigue, Marquis de Posa) ; Vazgen Gazaryan, basse (Le Grand Inquisiteur) ; Andrew Murphy, baryton-basse (Un Moine) ; Yolanda Aulanet, soprano (Elisabeth de Valois) ; Kristina Stanek, mezzo-soprano (La Princesse Eboli) ; Nataliia Kukhar, mezzo-soprano (la Comtesse d’Aremberg) ; Inna Fedorii, soprano (Une Voix d’en haut) ; Ronan Caillet, ténor (Le Comte de Lerme) ; Jasin Rammal-Rykala, baryton-basse / Kyu Choi, baryton / Félix Le-Gloahec, basse / Andrei Maksimov, baryton / Yurii Strakhov, basse / Jiacheng Tan, basse (Députés flamands). Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel, direction : Michele Spotti

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