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Mars en Baroque : du tombeau au paradis

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Marseille. Abbaye Saint-Victor. Mars en baroque.
26-III-2022. Jean Gilles (1668-1705) : Requiem. Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : sermon sur la mort. Benjamin Lazar, récitant. Concerto Soave, direction : Jean-Marc Aymes
Église Saint-Michel. 29-III-2022. Anamorfosi. Œuvres de Claudio Monteverdi (1567-1643), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Francesco Cavalli (1602-1676), Luigi Rossi (1597-1653), Antonio Maria Abbatini (1595-1679), Marco Marazzoli (1602-1662). Marthe Davost, soprano. Anaïs Bertrand, alto. Jan Van Elsacker, ténor. Jean-Christophe Lanièce et Benoit Arnould, barytons. Le Poème Harmonique. Vincent Dumestre, direction et théorbe

Pour sa vingtième édition, le festival marseillais Mars en Baroque a choisi d’intituler sa programmation « Mort et transfiguration », une thématique éminemment baroque, qui relie célébrations funèbres et monde des métamorphoses.


C’est dans le cadre historique de l’abbaye Saint-Victor que a choisi de proposer sa vision de la célèbre Messe des Morts de . Né à Tarascon, Gilles s’est formé à la maîtrise de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence avant de devenir maître de chapelle à la cathédrale de Toulouse. La force dramatique de son Requiem est telle que cette œuvre servit aux pompes funèbres officielles tout au long du XVIIIe siècle, jusqu’aux funérailles de Jean-Philippe Rameau et à celles de Louis XV en 1774. Sa première exécution eut lieu en 1705 pour les propres funérailles de Gilles, mort prématurément à l’âge de 37 ans. Pour rendre toute sa dimension théâtrale et solennelle à ce Requiem, a fait appel au spécialiste du théâtre baroque, Benjamin Lazar, pour déclamer des extraits du Sermon sur la Mort de Bossuet. Il faut imaginer la grande nef de Saint-Victor plongée dans le noir pour accueillir les accents tragiques du récitant, parfaite introduction à la saisissante ouverture instrumentale de l’Introïtus, d’une sombre solennité, riche en suspensions éloquentes. S’avance alors le ténor pour exposer le premier air du Requiem. La musique s’éclaire ensuite avec le Et lux perpetuam annoncé par un beau duo soprano/basse et repris par le chœur. S’en suit l’habituelle alternance d’airs solistes et d’interventions du chœur, ponctuée par la déclamation théâtrale de la prose de Bossuet. Ce sombre discours sur la vanité du monde, aux accents prophétiques, est déclamé dans le français savoureux de l’époque, avec cette prononciation si particulière remise en avant par Eugène Green. La terrible rhétorique de l' »Aigle de Meaux », lorsqu’il nous dit « Qu’est-ce donc que ma substance ? », provoque chez l’auditeur la même émotion que celle suscitée par les accents funèbres de l’orchestre. Parmi les voix solistes, on regrettera que le ténor Guillaume Zabé n’ait pas tout à fait la présence nécessaire dans des circonstances qui appellent une voix plus timbrée. Mais le soprano très souple de la jeune Gabrielle Varbetian et la basse de Samuel Namotte sont parfaitement à leur place dans cette belle réalisation, où fait le choix de tempi très élargis. L’orchestre du fait preuve de précision et d’une belle expressivité, pour une interprétation au sommet de l’émotion.


Anamorphose : déformation d’une image à l’aide d’un système optique. Transposée à l’écriture musicale, cette définition peut évoquer les distorsions que l’art de la diminution apporte à une partition pour un résultat en trompe-l’œil, procédé baroque par excellence. Et c’est à un programme d’airs du premier seicento italien que et ont appliqué cet art de l’artifice, pour un magnifique concert donné à l’église Saint-Michel, reprenant en grande partie le déroulé du CD Anamorfosi paru en 2019. Particularité de ce programme : il réunit des pièces passées du cénacle profane à l’église par le procédé du contrafactum, qui consiste à substituer un texte sacré à la poésie originale. Ainsi, le madrigal « guerrier et amoureux » Altricanti de Marte de Monteverdi devient le motet Pascha concelebranda qui glorifie la résurrection du Christ et ouvre le programme sur un monde fait d’illusion. De même chez , le lamento de Christine de Suède sur la mort de son époux devient-il un air de déploration sur la mort du Christ, Un allato messagier, chanté de façon très poignante par Anaïs Bertrand. Au théâtre comme à l’église, un seul mot d’ordre : séduire. Tout art issu de la Réforme catholique est fondé sur ce principe de séduction, et on ne s’étonne pas plus des accents quasi érotiques d’un air de Rossi que de l’extase aussi sensuel que mystique de la Sainte-Thérèse du Bernin. Le théâtre n’est pas en reste avec l’opéra sacré La vita humana de Marazzoli, dont le programme propose deux extraits qui permettent d’entendre les chanteurs en duo. Cinq chanteurs solistes, trois instruments de dessus (dont l’extraordinaire cornet d’Adrien Mabire qui nous offre de somptueuses guirlandes de diminutions) et un continuo d’une grande richesse qui sait varier les couleurs selon les affects, véritable marque de fabrique du Poème Harmonique : Marouan Mankar Bennis à l’orgue, Françoise Enock au violone, Sara Agueda à la harpe, au théorbe et Lucas Peres au lirone, auquel les cordes vibrant en sympathie apportent une couleur inimitable. Tous, chanteurs et instrumentistes, sont excellents et la direction inspirée de s’appuie sur une précision bien connue. La magie du moment est accentuée par la présence d’une rangée de bougies en fond de scène. Et le sommet de l’émotion est atteint avec l’extraordinaire Domine ne in furore anonyme, qui débute par un faux-bourdon a capella chanté du fond de la nef plongée dans le noir, et dont l’ornementation du cantus firmus n’a rien à envier au célèbre Miserere d’Allegri, avec ses frottements harmoniques inouïs. Deux bis sont offerts à un public enthousiaste, la reprise du motet O gloriose martyr de Monteverdi et le chœur final de l’oratorio Il terremoto d’Antonio Draghi. Il est des concerts qui nous transportent tellement loin que l’on a du mal à revenir à la réalité terrestre.

Crédits photographiques: © Guillaume Kechmanian (St Victor), Pierre Morales (St Michel)

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Marseille. Abbaye Saint-Victor. Mars en baroque.
26-III-2022. Jean Gilles (1668-1705) : Requiem. Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : sermon sur la mort. Benjamin Lazar, récitant. Concerto Soave, direction : Jean-Marc Aymes
Église Saint-Michel. 29-III-2022. Anamorfosi. Œuvres de Claudio Monteverdi (1567-1643), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Francesco Cavalli (1602-1676), Luigi Rossi (1597-1653), Antonio Maria Abbatini (1595-1679), Marco Marazzoli (1602-1662). Marthe Davost, soprano. Anaïs Bertrand, alto. Jan Van Elsacker, ténor. Jean-Christophe Lanièce et Benoit Arnould, barytons. Le Poème Harmonique. Vincent Dumestre, direction et théorbe

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