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Un somptueux livre d’images pour l’énigmatique Shirine de Thierry Escaich

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Lyon. Opéra. 12-V-2022. Thierry Escaich (né en 1965) : Shirine, opéra en douze tableaux sur un livret d’Atiq Rahimi d’après Khosrow va Chîrîn de Nezâmî. Mise en scène : Richard Brunel. Décors : Etienne Plus. Costumes : Wojciech Dziedzic. Lumières : Henning Streck. Vidéo : Yann Philippe. Chorégraphie : Hervé Chaussard. Avec : Jeanne Gérard, soprano (Shirine) ; Julien Behr, ténor (Khosrow) ; Jean-Sébastien Bou, baryton (Chapour) ; Madjouline Zerari, mezzo-soprano (Chamira) ; Théophile Alexandre, contre-ténor (Nakissâ) ; Laurent Alvaro, baryton-basse (Bârbad) ; Florent Karrer, ténor (Farhâd) ; Stephen Mills, ténor (Chiroya) ; Nicole Mersey (Maryam) ; Jean-Philippe Salério (Roi Hormoz). Chœur (chef de chœur : Denis Comtet) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Franck Ollu

La situation sanitaire aura reporté en mai 2022 la création de Shirine que l’Opéra de Lyon avait prévue en mai 2020. Le deuxième opéra de voit ainsi le jour après son troisième.


Après le huis clos concentrationnaire de Claude, et avant le huis clos domestique de La Voix humaine/Point d’orgue, Shirine offre au compositeur l’échappée belle des grands espaces de la Perse (ex-Iran) du XIIᵉ siècle : dépaysement garanti pour tous et notamment pour l’instrumentarium habituel du compositeur enrichi de la flûte naï, du duduk et du qânun. Une fois encore, l’oreille est captivée par l’énergie d’une écriture symphonique riche en textures comme en atmosphères, très physique (il y a même un ballet assez conséquent), et pour tout dire immédiatement sensorielle. Une écriture qui affirme avoir voulu s’affranchir du postsérialisme des quarts de tons que le maître Alain Banquart enseignait à l’élève , lequel ose même aujourd’hui faire imprimer dans le programme de Shirine : « L’idée boulézienne du neuf comme condition pour une pièce d’être vivante dans son époque me semble fausse. »

et les équipes de l’Opéra de Lyon ont conçu pour Shirine un magnifique livre d’images. C’est à un livre que fait immédiatement penser le décor d’Etienne Plus. Un livre en mouvement, posé dans une végétation intemporelle, un livre dont les pages se tournent, et où apparaissent des portes que des héros toujours en mouvement sont invités à franchir. C’est aussi d’une porte gigantesque ouverte en fond de scène, qu’au huitième des douze tableaux de Shirine surgit d’une mer de vapeur un pan entier d’une montagne elle aussi en mouvement. Ce vertigineux bloc de pierre, tournoyant sur lui-même de manière à pouvoir être contemplé sous tous ses angles, fait du huitième tableau de Shirine le sommet d’une production soucieuse de chocs esthétiques.

Deux musiciens-conteurs ouvrent le livre de Shirine qu’ils referment 1h50 plus tard, après avoir fait revivre l’histoire de cette princesse d’Arménie tombée en pâmoison devant le portrait tracé par le peintre Achour du prince sassanite (néo-perse) Khosrow, lequel était tombé dans le même état de sidération à la vue la jeune femme nue au bain. Tout commence dans cette eau limpide et l’on se prépare à apprendre cette passion magnifique en suivant un livret où l’on parle d’aimance plutôt que d’amour. Une limpidité originelle assez vite troublée par les méandres du livret qu’Atiq Rahimi a tiré du long roman-poème du poète persan Nezami : Khosrow va Chîrîn.

Merveilleuse Ophélie à Saint-Étienne, affronte tout aussi crânement la copieuse partie de Shirine. Le septième tableau lui réserve la véhémence d’un grand air de colère où s’exprime la personnalité complexe de l’héroïne. dessine Khosrow de son fiévreux engagement coutumier. Le passage des ans offre à une puissance et un art de l’élocution assez considérables qui imposent une présence immédiate : chant et sprechgesang caractérisent subtilement l’ambiguïté de Chapour, le Peintre marieur, amoureux, manipulateur. , chargée de mettre en garde Shirine (« Tant de fleurs cueillies, belles et fraîches, sont jetées, une fois leur parfum respiré »), est splendide en Chamira, la Reine arménienne. incarne un brûlant Farhâd. Le Chiroya de , deus ex machina parricide de cette étrange histoire d’aimance, est inquiétant à souhait en casquette et baskets (les costumes, bellement intemporels pour le chœur, remontent le temps jusqu’à notre temps). La narration du conte est écartelée entre la basse sombrement présente de et le contre-ténor aux aigus tendus de . Shirine étant aussi un opéra choral, le Chœur de l’Opéra apporte l’humanité d’un chœur antique à cette narration par-delà les âges. L’Orchestre de l’Opéra de Lyon, très bien préparé, ensorcelle sous le geste de , très attentif aux enluminures de la partition.

Musique, distribution, mise en scène : le maximum est fait pour animer l’étrange livret d’Atiq Rahimi. On ne s’ennuie pas, les tableaux de cet opéra voyageur étant généralement brefs, mais on navigue à vue dans le tortueux de cette triple histoire d’amour sur fond de guerre, beaucoup plus complexe que le Tristan et Isolde persan pour lequel on croyait avoir signé : bien qu’amoureuse de Khosrow, Shirine cède aussi à l’ardeur que sa beauté a inspirée à Chapour, le peintre du tableau, et à Farhâd, l’architecte de la montagne. De son côté, Khosrow épouse Maryam dont il a un fils, et est prêt à céder aux avances de la reine Chamira. Les motivations de ces deux amants sont difficiles à cerner : lui retenu par l’Histoire comme « moins prince des plaisirs que jouisseur », elle plutôt « sujet du désir qu’objet de désir », amoureuse ou ambitieuse (« Je serai la compagne de ta royauté… Je n’existe que si tu obtiens la victoire », dit-elle comme Lady Macbeth). La beauté de Shirine est décrite comme transmuant « toute haine en aimance » et « toute aimance en haine. » Shirine et Khosrow passent de fait l’opéra à se chercher et à se rater, sinon dans la mort. « L’aimance est une errance », psalmodie régulièrement le chœur avant de conclure « L’aimance est immorale. » Peu à peu oublieux du porte-drapeau féministe auquel la première image du spectacle (une femme à la bouche cousue) nous avait convié, on n’est pas sûr que Shirine rejoigne finalement le sérail de nos héroïnes d’opéra préférées. On aurait tellement aimé s’attacher à Shirine et Khosrow comme à Tristan et Isolde.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

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Lyon. Opéra. 12-V-2022. Thierry Escaich (né en 1965) : Shirine, opéra en douze tableaux sur un livret d’Atiq Rahimi d’après Khosrow va Chîrîn de Nezâmî. Mise en scène : Richard Brunel. Décors : Etienne Plus. Costumes : Wojciech Dziedzic. Lumières : Henning Streck. Vidéo : Yann Philippe. Chorégraphie : Hervé Chaussard. Avec : Jeanne Gérard, soprano (Shirine) ; Julien Behr, ténor (Khosrow) ; Jean-Sébastien Bou, baryton (Chapour) ; Madjouline Zerari, mezzo-soprano (Chamira) ; Théophile Alexandre, contre-ténor (Nakissâ) ; Laurent Alvaro, baryton-basse (Bârbad) ; Florent Karrer, ténor (Farhâd) ; Stephen Mills, ténor (Chiroya) ; Nicole Mersey (Maryam) ; Jean-Philippe Salério (Roi Hormoz). Chœur (chef de chœur : Denis Comtet) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Franck Ollu

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