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Martha Graham au Théâtre du Châtelet : un second programme tout aussi éblouissant

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Paris. Théâtre du Châtelet. 8-XI-2025
– Diversion of Angels. Chorégraphie et costumes : Martha Graham (1948). Musique : Norman Dello Joio. Lumière : Jean Rosenthal. Adaptation : Beverly Emmons
– Désir : Chorégraphie : Virginie Mécène (2025). Musique : Stahv Danker. Costume : Anne-Marie Legrand. Lumière : Becky Nussbaum
– We the people. Chorégraphie : Jamar Roberts (2024). Musique : Rhiannon Giddens. Arrangements : Gabe Witcher. Costumes : Karen Young. Lumière : Yi-Chung Chen.
– Chronicle. Chorégraphie et costumes Martha Graham (1936), Musique Wallingford Riegger, Lumières : Jean Rosenthal, Éclairage pour la reconstruction de « Steps in the Street » David Finley, Éclairage pour la reconstruction de « Spectre-1914 » et « Prelude to Action » Steven L. Shelley
Avec : Lloyd Knight, Xin Ying, Leslie Andrea Williams, Anne Souder, Laurel Dalley Smith, Marzia Memoli, Richard Villaverde, Devin Loh, Antonio Leone, Meagan King, Ane Arrieta, Zachary Jeppsen-Toy, Amanda Moreira, Jai Perez, Ethan Palma, Isabella Pagano, Grace Sautte et Aurélie Dupont

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Après avoir enflammé la salle du Châtelet avec son premier programme, la continue son irrésistible succès avec un second programme tout aussi enthousiasmant.

Il y eut d'abord un premier programme de quatre œuvres accueilli avec une immense faveur. Il y a maintenant un second programme en alternance, avec lequel la compagnie de triomphe à nouveau place du Châtelet. Elles sont peu nombreuses, ces compagnies étrangères qui reçoivent un tel accueil sur une grande scène parisienne. C'est le cas, assez inattendu, de cette troupe venue fêter ici… son centenaire ! Quelle compagnie peut se targuer d'aligner chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre, entre créations récentes et morceaux d'anthologie crées dans les années… 30 et 40 ? En affichant pour ces derniers, une absolue modernité, alors qu'on pouvait penser qu'ils n'avaient qu'un intérêt historique ?

Ce n'est assurément pas le cas de l'œuvre qui ouvre ce second programme, Diversion of Angels, créée en 1948 sur une base quasiment abstraite, ce qui est plutôt rare chez . Ces trois femmes aux robes jaune, rouge ou blanche incarnent trois étapes de leur vie amoureuse : l'amour espiègle (en jaune), érotique (en rouge) et serein (en blanc). Et ces trois couleurs de la vie sont admirablement peintes en mouvements et en rythmes,  avec cette vivacité primesautière qui devient érotique puis plus adagio et tendre. Les hommes, en collants marrons, affichent une étonnante virilité physique, et les six autres danseurs formant le chœur, sont à l'écoute des sentiments amoureux, comme en écho, dans une construction parfaite et claire. Toutes les bases de la méthode Graham sont là, entre le release, les attitudes secondes, les renversés… On redécouvre aussi les grands sauts traversant la scène, grands jetés pour les filles et sauts plus groupés pour les garçons, ainsi que la danse de profil ou les aplats de face… Et c'est là que l'on perçoit à quel point fut à la croisée des chemins. On pense, dans le bagage de Graham, aux profils de Nijinski et de son Après-midi d'un Faune, ou bien aux libertés d'Isadora Duncan. Mais surtout, en aval, à toute l'influence qu'elle aura eue sur ses élèves, Merce Cunningham ou Paul Taylor. Sans compter, curieusement, George Balanchine, dans le graphisme des lignes. Ce qui frappe aussi, chez Martha Graham, c'est son art de travailler avec des musiciens d'une grande modernité qui étaient alors ses contemporains américains, tels Wallingford Riegger ou , lesquels jouent sur des rythmiques encore étonnantes aujourd'hui.

La soirée continue avec Désir, le solo de Martha Graham disparu et librement recréé par pour (lire notre entretien), également à l'affiche du premier programme, et se poursuit avec We the people une création conçue pour les danseurs grahamiens par en 2024. Il n'est jamais facile, pour une compagnie de chorégraphe disparu, de passer commande d'une nouvelle œuvre. Il y a de forts risques qu'elle ne soit pas à la hauteur du créateur maison. Or là Janet Eilber, la directrice de la Martha Graham Company (qui a dansé pour elle), a fait carton plein. Après la création si réussie d'Hofesh Shechter découverte dans le premier programme, voici celle, très américaine, commandée à un ancien danseur et chorégraphe résident de la compagnie Alvin Ailey American Dance Theater, l'autre grande compagnie new yorkaise. Et c'est une belle réussite. Comme Martha Graham, crée une œuvre assez politique, afin de montrer le poids du peuple dans l'engagement, et à l'inverse, la grande fragilité de la solitude. Plusieurs solos en silence émaillent son œuvre, tout en ralenti, toute en auto-suggestion. À l'inverse, le groupe fait nombre, fait force, et le résultat est magnifique, montrant une énergie hors norme chez des danseurs magnifiquement investis et surtout, totalement à l'aise avec une technique qui n'est pas la leur.

Le programme se termine en revenant à une pièce grahamienne vieille de 89 ans, Chronicle. Et quelle puissance ! Quelle vision prophétique pour cette pièce écrite en 1936 ! Peu après avoir refusé de venir danser aux Jeux Olympiques de Berlin, Martha Graham appuie là où cela fera mal : les drames de la guerre. Le solo d'ouverture, dansé par Xin Ying est hallucinant : une femme recourbée au sol est vêtue de noir, entourée d'un rond couleur sang. On comprend d'emblée le veuvage mortifère de cette femme. Mais cette bordure rouge dans l'ourlet de sa robe, va nous faire comprendre qu'elle a subi la guerre. Et que ce rouge n'est que sang et mort. Tout le long du solo, la danseuse joue avec cette trace rouge que l'on retrouve dans la doublure de sa robe, créant d'étonnantes images, de violence jaillissante, de perte, de révoltes, de rouge et de noir… Loïe Fuller n'est pas loin, la guerre non plus. Le second tableau, saisissant lui aussi, voit évoluer douze femmes en noir, en profils, en sauts énergiques, les poings fermés de rage contournant une femme en blanc, percluse de solitude. Elles se retrouvent ensuite, au troisième tableau, dans un même besoin de lutte, croisant ainsi, dans une vraie continuité, la création récente de .

La soirée finit ainsi, sous les acclamations d'un public parisien conquis, à juste titre. On comprend alors difficilement comment Martha Graham, dont on voit bien ici l'immense modernité, puisse être à ce point invisibilisée dans les répertoires des compagnies de ballet européennes. Il serait temps que ces troupes regardent aussi ce qui s'est fait dans l'histoire ancienne de la danse moderne. Les chorégraphes d'aujourd'hui ont fort à apprendre d'elle. Et leur public, aussi.

Crédits photographiques :
En Une :
Diversion of Angels : Marzia Memoli and in Martha Graham's Diversion of Angels © photo by Melissa Sherwood
Diversion of Angels : So Young An and in Martha Graham's Diversion of Angels © photo by Melissa Sherwood ;
We the People, Alessio Crognale-Roberts, Marzia Memoli, Lloyd Knight in Jamar Roberts's We the People © photo by Isabella Pagano

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Paris. Théâtre du Châtelet. 8-XI-2025
– Diversion of Angels. Chorégraphie et costumes : Martha Graham (1948). Musique : Norman Dello Joio. Lumière : Jean Rosenthal. Adaptation : Beverly Emmons
– Désir : Chorégraphie : Virginie Mécène (2025). Musique : Stahv Danker. Costume : Anne-Marie Legrand. Lumière : Becky Nussbaum
– We the people. Chorégraphie : Jamar Roberts (2024). Musique : Rhiannon Giddens. Arrangements : Gabe Witcher. Costumes : Karen Young. Lumière : Yi-Chung Chen.
– Chronicle. Chorégraphie et costumes Martha Graham (1936), Musique Wallingford Riegger, Lumières : Jean Rosenthal, Éclairage pour la reconstruction de « Steps in the Street » David Finley, Éclairage pour la reconstruction de « Spectre-1914 » et « Prelude to Action » Steven L. Shelley
Avec : Lloyd Knight, Xin Ying, Leslie Andrea Williams, Anne Souder, Laurel Dalley Smith, Marzia Memoli, Richard Villaverde, Devin Loh, Antonio Leone, Meagan King, Ane Arrieta, Zachary Jeppsen-Toy, Amanda Moreira, Jai Perez, Ethan Palma, Isabella Pagano, Grace Sautte et Aurélie Dupont

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