L’Orfeo par les Épopées à Dijon : parle-moi encore
Stéphane Fuget reprend à Dijon L’Orfeo de sa très originale Trilogie monteverdienne révélée à Beaune trois étés consécutifs.

Avant que ne résonnent les premières notes du Retour d’Ulysse en 2021, on se demandait bien, après les prestigieuses interprétations historiquement informées, toutes fixées par le disque quelle allait pouvoir être la spécificité de Stéphane Fuget. À l’issue du concert, on savait Les Épopées à leur tour entrées dans l’histoire du chef-d’œuvre. En 2023, un palpitant Couronnement de Poppée, avait entériné, au-delà du spartiate voulu de son effectif orchestral, une démarche qu’un Orfeo tout en opulence en 2022 avait confirmée : l’attention au mot.
La triple Toccata introductive, envoyée du parterre par huit instrumentistes (trombones et cornets), est reprise par les treize instrumentistes installés sur le plateau de l’Auditorium avant d’être conclue par l’unisson des deux effectifs. À charge au premier interprète de donner le ton de la représentation. Paisible et gracile, Jennifer Courcier (qui sera aussi une bien mélancolique Eurydice) s’avance à la rampe avec un beau naturel, gratifiant d’emblée les ineffables couplets de La Musica de conséquentes « notes entre les notes ». Puis le premier Berger ouvre l’Acte I, comme en Récitant d’une Passion de Bach (Cyril Auvity). Et jusqu’au bout il en ira ainsi : la parole humaine produira son ensorcellement. On apprendra ensuite que chacun des solistes a la bride sur le cou, à peine retenue si besoin était par le chef. Le sommet de la démarche est bien sur le « Possente Spirito » central de l’Acte III où le très incarné Valerio Contaldo pousse très loin son statut de diseur (ineffable « O de le luci mie luci serene ») : chanté au parlé lors de l’endormissement de Pluton en bord de scène, voix blanche à l’acte V… La pensée affleure que, davantage que sa lyre, c’est peut-être du mot qui traverse ses lèvres qu’adviendra le pouvoir d’Orfeo.
Variant toutes les configurations afin de donner à chacun de ses envoûtants instrumentistes l’occasion de briller, la direction pleine d’élan de Stéphane Fuget s’adresse à des interprètes tout aussi remarquables : Eva Zaïcik est une Messagère déchirante, une Speranza attentive ; Claire Lefilliâtre passe avec une noblesse tout antique de Nymphe à Proserpine ; Berger et Esprit, Frédéric Caton dote Caron et Pluton d’une noirceur presque humaine. Vlad Crosman cumule solidement les emplois de Berger et d’Echo. On aimerait entendre davantage l’excellent contre-ténor Clément Debieuvre, dernier Berger très présent. Très à l’aise, le Chœur de l’Opéra de Dijon se coule avec une musicalité irréprochable (un « Ahi caso acerbo » qui fait vraiment mouche) dans le cérémonial.
L’opéra est donné dans une version de concert a minima mobilisée par des allées et venues dissimulant ou révélant les protagonistes. Déhanchements, mines diverses, changements de robes, prostrations participent au spectacle conclu par une reprise de la Moresca en chauffeuse de salle.
Peu avare de son énergie, Stéphane Fuget sait maintenir à sa place la quasi totalité de son auditoire pendant un très pédagogique entracte musical sans pédanterie et à l’occasion plein d’humour, au terme duquel les stile rappresentativo et recitar cantando monteverdiens n’ont plus de secret pour personne : quatre exemples musicaux (deux extraits choraux du IVe livre de madrigaux et du 1er Livre de Barbara Strozzi et deux soli de Cyril Auvity et Claire Lefilliâtre) rappellent le défrichage des deux pionniers en la matière (« suivre les sentiments des personnages plutôt que les recettes toutes faites de la Renaissance… les effets du cœur plutôt que la battue de la main ») que sont Peri et Caccini dont les Euridice respectives, composées juste avant L’Orfeo, ont surtout un intérêt historique. On comprend pourquoi l’on préfère généralement dater la naissance de l’opéra de l’autrement luxuriant Orfeo de Monteverdi. Ceux qui ont fait choix de ne pas quitter la narration de La Favola in musica et d’ignorer cet intermède forcément détonnant (finalement aussi discursif que l’opéra lui-même) ont manqué la belle occasion de faire plus ample connaissance avec un des chefs baroques les plus intéressants du moment, dont la Trilogie monteverdienne a fort logiquement eu, comme celles de ses glorieux aînés, les honneurs du disque.














