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Kurtág, Schumann, Janáček : le jeu des échos secrets selon la pianiste Laurence Mekhitarian

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Sentiers de traverse. György Kurtág (né en 1926) : vingt et un extraits des différents livres des Játékok ; transcription inédite du Largo de la Sonate pour violon seul n° 3 en ut majeur BWV 1005 de Johann Sebastian Bach (1685-1750). Robert Schumann (1810-1856) : Scènes de la forêt (Waldszenen) op. 82. Leoš Janáček (1854-1928) : trois extraits du premier cahier de Sur un sentier recouvert (Po zarostlém chodníčku). Artur Avanesov (né en 1980) : Modulatio – une fleur d’Arménie pour György Kurtág (plage cachée). Laurence Mekhitarian, piano. 1 CD Cyprès. Enregistré au studio Arsonic de Mons, du 21 au 23 octobre 2024. Notice de présentation en français et anglais. Durée : 77:18

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À l’occasion du centenaire de , publie chez Cyprès un récital qui tient moins de l’hommage discographique que du portrait en mouvement. Les Játékok, choisis dans les différents cahiers du maître hongrois, y dialoguent avec les Waldszenen de Schumann et trois pages de Janáček, selon une dramaturgie où chaque pièce semble appeler la suivante. Plus qu’un programme,  ce disque est un réseau de résonances, construit avec une exigence poétique absolue et une finesse pianistique remarquable.

Il est des enregistrements qui dépassent le simple cadre de l’hommage discographique pour devenir de véritables rituels de mémoire et d’amitié. Élève et amie du compositeur auprès duquel elle chemine depuis près de quarante ans, livre une traversée intérieure d’une grande profondeur, au gré d’un parcours habilement construit à travers les divers volumes des Játékok.
Au-delà de sa dimension pédagogique initiale, cette entreprise initiée en 1973, qui s’enrichit en cette année jubilaire d’un onzième volume, est devenue au fil des cahiers un continent liquide, un archipel labyrinthique et mobile. C’est le journal de bord d’une vie de compositeur : une chronique intime où se croisent poèmes chéris et ces « presque rien » de quelques mesures, voire quelques notes ; un pain quotidien pianistique, nimbé de tristesse ou d’humour, le long des portraits d’intimes esquissés.

La démarche de rapproche Kurtág de son modèle schumannien fondamental – invoqué par exemple au fil de l’Hommage à R. Sch. op. 15d (référence aux Märchenerzählungen op. 132 du compositeur allemand, pensés  pour la même formation chambriste) ou dans le concerto de poche …quasi una fantasia… op. 27 n° 1 – par-delà l’évident clin d’œil beethovénien. Ici, les neuf pièces des Waldszenen op. 82 de Schumann viennent ponctuer les miniatures de Kurtág toujours soigneusement choisies dans leur agencement pour leurs convergences thématiques ou poétiques : entre autres exemples, les Einsame Blumen de Schumann répondent à l’une des versions « Fleurs nous sommes… », ou aux deux Fleurs pour Nuria tandis que l’Endroit maudit (Verrufene Stelle) précède un Jeu d’ombres (hommage à György Somlyó) ou aux Bribes de souvenir – à la mémoire de Ferenc Farkas. L’on pourrait multiplier les exemples à l’envi, mais au-delà des titres, des réponses motiviques, des concordances musicales, c’est l’esthétique même du fragment et du dialogue des répertoires qui devient matière à réflexion pour l’auditeur.
Libre à chacun de recomposer, s’il le souhaite, le cycle schumannien intégral dans sa continuité via la programmation de son lecteur CD, mais la démarche de la pianiste-poète est précisément de tresser ces références de manière organique.

Aux deux tiers de ce parcours, s’invite comme un autre grand frère d’âme. Après l’auberge (Herberge) schumannienne, La Vierge de Frýdek (extraite du premier cahier de Sur un sentier recouvert) introduit la Voix dans le lointain du maître magyar. Dès lors, le récital bascule vers un profond sentiment d’abandon et de solitude : l’Oiseau-prophète (Vogel als Prophet) semble anticiper la disparition de la chère épouse (Márta ligatúrája), le « Bonne nuit ! » de Janáček évoque le sommeil éternel de la mort comme absence habitée plus que l’enfance innocente et perdue, tandis que le Chant de chasse Jagdlied et, en réponse, les fanfares de Kurtág font définitivement s’envoler la chevêche janáčekienne, avant la mordante réponse des Adieux pour Ute et Egon Westerhold (que Kurtág précise « à la manière de Janáček » !) et la conclusion (Abschied) des Scènes de la forêt.

L’imbrication finale atteint un sommet de génie dramatique. Laurence Mekhitarian fait entendre le poignant Búcsú (Adieu à András Wilheim, le précieux collaborateur, musicologue et ami historique du compositeur), suivi immédiatement du Largo de la Sonate n°3 BWV 1005 pour violon seul de J.S. Bach, joué dans la sublime transcription pour piano réalisée par le maître magyar. Puis, dans un geste de mémoire douloureuse, notre interprète réitère le Búcsú de 2022, scellant définitivement la mort de l’ami après le refuge du contrepoint intemporel. L’album s’éteint sur une ultime surprise : la piste cachée d’ (« Modulatio, une fleur d’Arménie pour « ), une bénédiction florale qui rejoint les origines de la pianiste et referme ce voyage d’une intégrité absolue, ouvert quatre-vingts minutes plus tôt sur l’éclosion de la Fleur pour Nuria (comprenez la fille d’Arnold Schoenberg et veuve de Luigi Nono).

La pianiste déploie une palette pianistique d’une noblesse souveraine. Par la finesse rare de son toucher, la science infinie des résonances et une versatilité du geste confondante, elle rappelle que les Játékok, au-delà de la tentation funèbre, sont aussi un « jeu avec l’infini ». Son piano sait se faire virevoltant dans la Petite bourrasque pour Zoltán Kocsis ou d’un humoristique jaillissement dans les Culbutes. Dans les Waldszenen de Schumann, sa pudeur et son refus du sentimentalisme n’ont rien à envier aux références historiques de ou de (toutes deux chez Decca). Quant à Janáček, la netteté de son trait et l’incisivité diaphane de son jeu dans les oppositions poétiques de registres capturent le drame morave avec la même clarté et la même subtilité de timbres qu’un (Calliope), et rejoignent, par d’autres voies, la noblesse décantée d’un Rudolf Firkušný (surtout dans sa dernière manière chez RCA Red Seal) ou l’idiomaticité de l’incontournable (Supraphon).

Le travail de la pianiste est magnifié par la somptueuse prise de son due à Denis Guerdon, maître de la captation dans le subtil écrin acoustique d’Arsonic à Mons. Le livret, enrichi d’un texte de présentation d’une émotion poignante dû à l’interprète, s’orne de photographies intimes la montrant au travail avec le compositeur centenaire. Enfin, la sublime photographie de couverture – alliance poétique de brindilles, de fleurs sauvages et d’herbes folles – est signée par Judit Kurtág, la propre petite-fille du maître. Une image d’art en totale situation qui vient sceller intimement la réussite esthétique d’un album décidément majeur, en cette année du centenaire d’un grand maître de la miniature et par-delà, de la musique d’aujourd’hui.

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