Barbara Hannigan redonne vie au rêve américain
Le rêve américain n’est pas mort. La cheffe d’orchestre et chanteuse Barbara Hannigan le fait revivre dans un disque épatant, hommage aux grands compositeur qui, de Gershwin à Copland en passant par les « musicals », ont contribué à le bâtir.
Canadienne d’origine, la cheffe d’orchestre et chanteuse Barbara Hannigan a toujours été fascinée par l’exubérance et la créativité américaine. Et même si le « rêve américain » n’est souvent qu’une cruelle illusion, encore plus mis à mal aujourd’hui par un président brutal et narcissique, cette « terre de promesses » a engendré de fabuleux musiciens.
Barbara Hannigan a voulu rendre hommage à tous ces créateurs, bien souvent issus de l’immigration, qui ont contribué à bâtir ce rêve à travers leurs « musicals », leurs ballets et leurs chansons. En compagnie des forces du Gothenburg Symphony Orchestra, Barbara Hannigan nous livre un disque totalement revigorant. Qui s’ouvre fort logiquement avec George Gershwin et la Symphonic Picture tirée de son opéra Porgy and Bess.
Descendant d’une famille d’immigrés russes d’origine juive, George Gershwin est la personnification même de ce « rêve américain », passant du ruisseau à la gloire à la seule force de son talent. Son chef-d’œuvre Porgy and Bess est le premier opéra mettant en scène les afro-américains, dans toute leur vérité et leur force. C’est aussi une histoire puissante parlant d’amour, de violence, de racisme, d’addiction et du rêve d’une vie meilleure. C’est enfin un authentique chef-d’œuvre musical, enfilant les joyaux mélodiques devenus des « tubes » universels (Summertime, It Ain’t Necessarily So, I Got Plenty o’Nuttin’, etc), au même titre que notre Carmen nationale.
Plutôt que la suite « officielle » Catfish Row, Barbara Hannigan a choisi l’adaptation Porgy and Bess: A Symphonic Picture, réalisée en 1942 par Robert Russel Bennett à la demande du grand chef Fritz Reiner. Sans respecter la continuité chronologique de l’œuvre, cette suite est avant tout un brillant exercice orchestral de grande ampleur, véritable kaléidoscope de morceaux de bravoure. Le magnifique orchestre suédois de Göteborg, parfaitement capté, y déploie toutes ses couleurs sous la baguette passionnée de Barbara Hannigan. L’instinct mélodique de George Gershwin s’y déploie avec génie. Comment résister à ce Summertime langoureux, à cette Hurricane Music dévastatrice ou au sublime air de Bess, You is My Woman Now ? Sans chant, ce n’est évidemment plus un opéra, mais un ballet lumineux et irrésistible.
Autre grand compositeur américain issu de la diaspora juive, d’origine lituanienne, Aaron Copland a livré quelques pages emblématiques de la culture américaine, comme ses ballets Rodeo et Appalachian Spring. Barbara Hannigan a choisi une œuvre moins connue, mais tout aussi impressionnante, la Dance Symphony. C’est en 1924, de retour de ses études à Paris auprès de Nadia Boulanger, qu’Aaron Copland a composé cette partition foisonnante et magnifiquement orchestrée. A l’origine un ballet, au titre peu avenant de Grogh, la Dance Symphony est inspirée de Nosferatu, le film de Murnau, et raconte le sabbat peu ragoutant de cadavres revenant à la vie. C’est en quelque sorte le premier ballet mettant en scène des zombies, avant le célèbre Thriller de Michael Jackson… Nous arrêterons là l’analogie car la musique de Copland est un festival de couleurs, de rythmes et de fantaisie s’achevant dans un chaos macabre puisant aussi bien dans La Valse de Maurice Ravel que dans Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. C’est totalement euphorisant et magnifiquement interprété par les forces suédoises sous la baguette survoltée de Barbara Hannigan.
Ce disque ne pouvait évoquer le « rêve américain » sans aborder la comédie musicale, l’opéra « made in USA ». C’est le cas avec The Carousel Waltz de Richard Rodgers (1902-1979). L’homme aux 43 comédies musicales et 900 chansons est sans doute l’un des compositeurs américains les plus reconnus et les plus prolifiques du XXe siècle. Superbement orchestrée par Don Walker (1907-1989), The Carousel Waltz est un petit bijou de tendresse et de nostalgie.
Enfin, en tant que chanteuse, Barbara Hannigan n’a pas résisté à déployer son spectaculaire soprano. Co-composée avec Bill Elliott, At the Fair (A la fête foraine) est une suite où deux numéros vocaux (chantés à l’origine par Barbra Streisand), encadrent un étonnant pot-pourri d’airs populaires et patriotiques. Il y a du Charles Ives dans cette joyeuse cacophonie de fête foraine où l’hymne The Stars and Stripes se télescope avec une Berceuce de Brahms et le générique des Looney Tunes, les célèbres dessins animés de Bugs Bunny…
C’est l’Amérique foisonnante et débridée que nous aimons, la bonne humeur dans l’adversité, le télescopage des cultures, un sentiment de liberté et d’égalité qui n’aurait jamais dû disparaître. Et que Barbara Hannigan nous offre en cadeau avec ce disque superbe.














