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Paolo Fazioli, pour construire le piano de demain sans renoncer à sa nature acoustique

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Invité de longue date de Expo & Festival, manifestation consacrée à la musique et aux instruments, l’ingénieur italien est le fondateur de la manufacture de pianos qui porte son nom, créée en 1981 à Sacile, dans le Frioul. À 2026, il revient sur les principes qui orientent son travail de facteur : recherche sur les matériaux, attention portée aux transformations du jeu et liberté des interprètes. Entre technologie et tradition, il défend la nature physique du piano acoustique tout en s’interrogeant sur son avenir.

ResMusica : Le piano a déjà traversé plusieurs siècles d’histoire. Où voyez-vous aujourd’hui ses principales possibilités d’évolution : dans la mécanique, les matériaux, l’acoustique ou le rapport avec l’interprète ?

 : Nous poursuivons nos recherches sur les matériaux, les composants et la structure même de l’instrument, qui reste, à mes yeux, toujours perfectible. Face au développement du numérique, je demeure convaincu de la spécificité du piano acoustique : le marteau frappe la corde, la vibration passe au chevalet puis à la table d’harmonie, qui met l’air en mouvement. Le son naît donc directement de la matière. Cette relation entre geste, vibration et espace constitue pour moi une dimension irremplaçable, unique.

RM : Avec des modèles comme le F198, vous avez aussi travaillé sur des formats plus contenus sans renoncer à des ambitions professionnelles. Les attentes des pianistes ont-elles changé ?

PF : Oui. Le jeu se transforme d’une génération à l’autre, tout comme notre manière d’écouter et d’être touchés par une sonorité. Les musiciens nous offrent beaucoup d’informations simplement par leur façon de jouer. Notre rôle n’est pas seulement de perfectionner la facture : il faut aussi comprendre ces nouvelles sensibilités, observer, expérimenter et adapter l’instrument aux exigences des interprètes d’aujourd’hui.

RM : Au récent Concours Enescu 2026, le premier et le troisième prix ont choisi un Fazioli F278. Que représente pour vous une décision prise dans un contexte où les candidats peuvent comparer directement plusieurs pianos ?

PF : C’est particulièrement précieux, car nous apprenons de ceux pour lesquels nous travaillons. Lors d’un concours, mais aussi plus généralement, il me paraît essentiel qu’un artiste puisse essayer plusieurs instruments et retenir celui qui lui correspond le mieux. Les relations contractuelles entre artistes et facteurs font partie du monde musical, et il arrive qu’un pianiste soit lié exclusivement à une marque. Personnellement, ce n’est pas une voie que je privilégie. Si un musicien aime jouer sur un Fazioli, j’en suis heureux et nous essayons naturellement de l’accompagner, mais je tiens à ce que le choix d’un piano repose avant tout sur une véritable affinité avec l’instrument.

RM : Fazioli demeure une manufacture fondée sur des compétences artisanales, tout en opérant à l’échelle internationale. Comment préserver cette dimension dans un processus de production moderne ?

PF : Nous continuons à travailler « avec les mains », sans opposer artisanat et technologie. Si une machine permet d’obtenir un composant plus précis ou d’améliorer la qualité finale, nous l’utilisons, quitte à concevoir nous-mêmes certains équipements. L’artisanat consiste avant tout à garder la maîtrise de chaque étape et à rechercher la meilleure solution. La technologie devient alors un outil au service du savoir-faire.

RM : Comment imaginez-vous le piano dans cinquante ans ?

PF : L’électronique progressera certainement, mais le piano acoustique continuera lui aussi à se perfectionner. Je ne crois pas que l’un remplacera l’autre : l’expérience physique produite par la corde, la table d’harmonie et l’interaction avec l’interprète reste d’une autre nature. Les personnalités sonores des différents constructeurs pourraient aussi devenir plus reconnaissables, avec des timbres plus affirmés.

Au-delà de l’évolution de l’instrument lui-même, je suis davantage préoccupé par la place de la culture musicale en Italie. Son enseignement a longtemps été marginalisé, notamment depuis la réforme scolaire de Giovanni Gentile sous le fascisme, mais aussi sous l’influence d’une conception de la culture, partagée notamment par Benedetto Croce, qui accordait peu de place à l’éducation musicale. Il est regrettable qu’en Italie, on puisse encore suivre des études très poussées, jusqu’à l’université, sans avoir véritablement rencontré Beethoven ou Chopin au cours de sa formation. En Autriche ou en Slovénie, par exemple, cette familiarité avec la musique me paraît davantage intégrée à la culture générale ; j’aimerais que l’Italie retrouve elle aussi une telle proximité.

RM : Quel regard portez-vous enfin sur la France et sur sa tradition musicale ?

PF : J’éprouve une grande admiration pour la musique française. Ravel, Debussy ou Fauré ont apporté quelque chose de déterminant à son histoire. Chaque fois que j’écoute Ravel, je suis frappé par la singularité et le raffinement de son langage : certaines pages semblent ne pouvoir appartenir qu’à lui.

Nos liens avec la France pourraient sans doute être plus développés. C’est un pays très attaché à son patrimoine et à ses traditions, ce qui est parfaitement compréhensible, et nous n’avons peut-être pas encore créé suffisamment d’occasions de rapprochement. Ce serait pourtant un dialogue que j’aimerais voir se renforcer.

Crédits photographiques : Portrait de  © Klavierhaus Schimpelsberger ; Entrée de la manufacture Fazioli à Sacile, en Italie © Cesare Genuzio

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