Alan Lucien Øyen revisite Antigone au Théâtre de la Ville
Le mythe d’Antigone, inspirant de multiples artistes aujourd’hui, est travaillé et questionné par le chorégraphe norvégien Alan Lucien Øyen et trois danseuses emblématiques de la compagnie de Pina Bausch dans une pièce plus de 2h30 présentée au Théâtre de la Ville.
Le chorégraphe Alan Lucien Øyen, résident du Norwegian National Ballet, lie d’emblée les genres de la danse et du théâtre avec beaucoup de fluidité. Il a déjà créé depuis 2018 plusieurs œuvres pour le Ballet de l’Opéra de Paris (Cri de coeur) et pour le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch (Bon Voyage, Bob) dont il retrouve aujourd’hui les interprètes emblématiques. Dès l’ouverture de la pièce, un jeune comédien-danseur guide la figure du devin aveugle Tirésias aussi bien que de celle d’Œdipe ou Créon sur cette scène théâtrale où il va confronter la mythique rebelle Antigone à l’aune des craquements du monde contemporain.
La salle est tout d’abord traversée par le cri de la frêle danseuse japonaise Meng-Ke Wu (qui danse en alternance avec Marion Barbeau), qui effeuille symboliquement une rose porteuse d’une beauté éphémère. Cette symbolique éclosion-destruction va constituer le thème de toute la pièce, portée par les nouveaux jeunes danseurs de la compagnie, tout en fluidité, maîtrise et puissance aux côtés de trois interprètes phares historiques de Pina Bausch, Héléna Pikon, Julie Shanahan et Nazareth Panadero. Trois figures mythiques de la théâtralité singulière de la chorégraphe qui vont ici démultiplier les différentes facettes dramaturgiques d’un univers d’oppression, d’écrasement et de domination patriarcale de la gent féminine tel celui symbolisé par Antigone.
Le décor, extrêmement mobile, fait de sept panneaux de bois manipulés par les danseurs et symbolisant les sept portes de Thèbes, propulse tour à tour les mouvements amples et précis des danseurs dans une sorte d’arène surplombante où l’on se cogne, sert de support à l’écriture de paroles revendicatives, ferme et ouvre les horizons ou se fait surface de projection des visages tendus filmés en direct.
Dans les lumières crépusculaires se succèdent dans une gestuelle à l’expression dramatique solos, duos, et danses de groupe qui s’observent, se jaugent et s’affrontent avec intensité et élasticité tandis que les femmes, formant chœur, prennent le micro et énumèrent les noms connus et méconnus de figures féminines méprisées, humiliées, violėes, opprimées, de Aspalises ou Melanises à Marylin Monroe, Judy Garland, Monica Levinsky ou encore Marielle Franco. « My name is a scar on the neck of history » disent-elles. Les hommes s’interposent et contraignent le corps des femmes. Julie Shanahan est forcée au silence, maîtrisée et la bouche entravée par sa longue chevelure-bâillon tandis que Meng-Ke Wu, dans une splendide énergie déployée, rejette les approches menaçantes des hommes.
Une deuxième partie plus resserrée et plus enlevée, donnant voix non sans humour aux cris d’oiseaux, déploie la parole donnée d’outre-mort à la figure de Polynice en cours de décomposition et ouvre vers d’autres formes de dominations tyranniques, évocatrices des violences du monde. Têtes cagoulées, aboiements, lutte pour le pouvoir des deux frères d’Antigone dans un duel tout d’agilité sensuelle, courses poursuites entre hommes et femmes, Alan Lucien Øyen mêle intimement le corps totalement délié et la parole dans une expression tragique, dans une scénographie sobre et une poésie à fleur de peau.
L’esprit toujours aussi vif et piquant de Nazareth Panadero nous ravit, qu’elle évoque ses souvenirs familiaux de l’enfance ou s’émerveille sur des petits riens tandis que se déploie, le temps d’une pause, l’expression amoureuse en sursis dans des duos d’une grande tendresse.
Les références cinématographiques imprègnent aussi la dramaturgie du chorégraphe : nous sommes plongés dans l’ambiance du film Les Oiseaux d’Hitchcock, ou dans une scène revendiquant la jouissance perverse obscène de la sodomie d’un ange rappelant les violences portées par Marlon Brando dans le film de Bernardo Bertolucci Un dernier Tango à Paris. En citation aussi, la parole d’un journaliste américain connu accusé de viol sur jeune fille. Durant tout le spectacle, le mythe d’Antigone dialogue avec les fractures tectoniques de notre temps et continue de nourrir le questionnement. Figure de résistance ? De qui est-elle la mémoire et quelles sont nos figures de résistance aujourd’hui ?
Dans une fin source d’une forte émotion, tandis que la figure de Tirésias/Créon tente de recomposer le cœur dévasté de la rose symbole, Héléna Pikon descend dans le public, à qui elle tend le micro de manière aléatoire pour dire et répéter cette phrase : « Souviens-toi que tu es aimé.e » . Elle offre ainsi une fin émouvante d’une pièce sensible et d’une grande humanité, forte de scènes d’une grande douceur tout comme de tableaux d’une puissante brutalité allégorique, une pièce sombre et lumineuse, traversée d’une danse vibrante, athlétique et incarnée, portée par la présence scénique de magnifiques interprètes.












