Quatre pièces de Roland Petit entrent au Ballet de Bordeaux
A l’occasion du 15e anniversaire de la mort de Roland Petit, le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux consacre une grande soirée de répertoire au chorégraphe marseillais, avec des danseurs plein d’allure dans L’Arlésienne, Carmen et deux pas de deux.
A part Notre-Dame de Paris, repris avec succès la saison dernière par le Ballet de l’Opéra de Paris et figurant déjà au répertoire du Ballet de Bordeaux, Roland Petit n’est plus guère dansé dans les compagnies de ballet françaises. Et pourtant, quelle écriture et quel caractère pour ces ballet qui ont du chien ! Le chorégraphe a toujours puisé dans la littérature pour raconter de belles histoires. La preuve avec les quatre pièces proposées dans cette Soirée Roland Petit au Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, de L’Arlésienne à Carmen, qui entrent au répertoire de la compagnie girondine.
L’Arlésienne, qui ouvre le programme, est inspiré de la nouvelle et de la pièce d’Alphonse Daudet, qui conte la désillusion d’un jeune paysan arlésien face à sa fiancée qu’on lui rapporte être volage. Roland Petit, inspiré par la musique de Bizet, a fait de ce ballet créé en 1974 pour le Ballet national de Marseille un pur exercice de style aux belles constructions géométriques. Le décor créé par René Allio dans l’esprit d’une toile de Van Gogh nous transporte dans la campagne provençale. La frise d’arlésiennes et d’arlésiens est parfaite, avec leurs robes noires et leur fichu blanc et l’on croirait les voir sorties de Saint Trophime ou de l’Amphithéâtre romain avec leurs bras en couronne.
Le personnage de Vivette, introduit par Roland Petit comme un contrepoint à l’Arlésienne que l’on ne verra jamais, a le sourire un peu crispé des amoureuses éconduites. Il est dansé avec modestie par Marina Guizien. C’est elle qui apparaît comme un fantôme aux yeux du jeune paysan, incarné brillamment par Ashley Whittle, complètement aveuglé par son Arlésienne, et qui refuse de voir l’amour et la stabilité que lui propose Vivette. Avec ses figures en miroir, où le rapprochement entre les deux jeunes gens est rendu physiquement impossible, Roland Petit rend tangible cette incommunicabilité. Le ballet, s’achève par le célébrissime solo final du danseur qui, désespéré, choisit de se suicider, un classique des concours de promotion de l’Opéra national de Paris.
Après ce court et intense ballet, rarement montré et encore très frais, la première partie se poursuit avec le pas de deux Thaïs, extrait de Ma Pavlova, créé en 1986 pour Dominique Khalfouni et Denys Ganio sur La Méditation de Thaïs de Jules Massenet. Une prouesse relevée pour cette reprise par Vanessa Feuillatte et Kylian Tilagone, qui tricotent des portés aériens et sophistiqués et font de ce superbe pas de deux, dansé dans le monde entier, un moment à part.
C’est aussi la fraîcheur que l’on retient de La Prisonnière, extrait de Proust ou les intermittences du coeur, datant également de 1974 pour le Ballet national de Marseille. Un duo entre Hélène Bernadou et Tangui Trévinal. Éthérés et transparents, nobles et lumineux, les deux danseurs sont en harmonie parfaite.
Le ballet le plus attendu de la soirée est sans aucun doute Carmen, pièce maîtresse de Roland Petit créée en 1949 par les Ballets de Paris à Londres, dans lequel il a ramassé tout son savoir-faire et sa virtuosité. C’est aussi dans ce ballet qu’il a osé innover le plus, avec des pas en dedans, des constructions géométriques, des raccourcis dramaturgiques et une vision de l’intimité que le public avait déjà découverte dans Le Jeune homme et la mort, trois ans plus tôt. Les scènes d’action sont courtes : le tableau des cigarières à la manufacture de tabac, la taverne de Lilas Pastia, le guet-apens dans la grange et mettent en avant les brigands et leurs complices avec vivacité et esprit. Ces tableaux laissent toute leur place aux moments clés du ballet autour de la rencontre entre Carmen et Don José, brillant Riku Ito dans son solo introductif. Puis le duo d’amour et de jalousie dans la chambre, prémonitoire de la scène finale qui conduira Don José à poignarder sa maîtresse. L’interprétation de la belle cigarière est assurée (dans les deux sens du terme) par Marini Da Silva Vianna.
Autour d’eux, le corps de ballet est efficace et bien dans le style, l’écriture et le caractère de Roland Petit, ce à quoi a veillé Luigi Bonino, qui a transmis l’ensemble des ballets aux danseurs du Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, assisté de Gillian Whittingham pour les répétitions et Jean-Michel Désiré pour la partie technique. La scène des chaises est notamment très réussie, ainsi que le rassemblement avant la corrida, le tout dans une scénographie fidèle aux maquettes d’Antoni Clavé. Soulignons le travail de toute l’équipe qui a permis de faire revivre ces ballets dans le cadre de leur entrée au répertoire, à commencer par Éric Quilleré, directeur de la danse et du maître de ballet Lienz Chang, qui a travaillé de nombreuses années avec Roland Petit. Les décors de L’Arlésienne et de Carmen sont empruntés au Théâtre national de Zagreb, en Croatie, qui a donné ces deux œuvres en 2025, tandis que les costumes ont été réalisés à Bordeaux.
Il reste encore quelques jours pour découvrir ce programme à Bordeaux, avant que le Ballet ne se replonge dans les répétitions de la nouvelle version du Lac des cygnes proposée en fin d’année par la chorégraphe Rachel Beaujan, en partenariat avec le Northern Ballet. A noter, le programme Roland Petit sera repris en tournée en Corée pour trois semaines au printemps 2027.











