Tania El Khoury, chorégraphie d’État à Chaillot
Avec Chorégraphie d’État, Tania El Khoury explore à Chaillot-Théâtre national de la danse le « potentiel politique de la performance comme pratique de production de savoirs ».
Dans l’espace du studio Béjart, le public est amené à déambuler au sein d’une installation de panneaux exposant les notations et contre-chorégraphies créées par les artistes de différents pays du monde sollicitées par Tania El Khoury. Assujetties à l’exercice de la violence d’état sur leurs territoires de vie, les notes et mots traduisent mémoire, expression de corps contraints et contestation au nom de la liberté de circulation.
Face à l’abus de pouvoirs policiers sur l’espace public et l’usage répressif de l’oppression corporelle sur les communautés discriminées et racisées, les chorégraphes conviés, du Bronx à la Palestine en passant par divers régimes militarisés interrogent la résistance physique à ces abus. Par exemple avec Sur le doxxing (harcèlement intrusif et diffamatoire dans l’espace des pratiques culturelles), Bhenji Ra retrace graphiquement la manière dont les corps sont « capturés, cartographiés, fragmentés ». Comment inscrire les traces de résistance, faire affleurer l’invisible, les pratiques neurodivergentes, la convocation de contre-cultures queer et trans, autochtones et noires etc… Son travail envisage la danse comme réservoir de « contre-pratiques ».
Pour Luciana Achugar, à propos des arrestations policières armées de l’ICE aux États-Unis, la difficulté de la notation exprime l’impossible reproductibilité esthétique de la violence. Transformer la violence en performance normalise. La violence et toute son inhumanité, sa morbidité est à l’opposé de la danse, présence vivante à caractère sacré.
Il faut reconvoquer, même auprès des agents producteurs de la souffrance, le souvenir du plaisir de la liberté du corps, de sa douceur. Un corps accueilli, qui dénoue les nœuds et résiste, transposant le mouvement surgi de l’intérieur en un rituel dansé.
Rashida Bumbray révèle dans Kettling cette technique militaire allemande issue de la seconde guerre mondiale utilisée comme mode de répression dans le monde occidental d’aujourd’hui. Capture du corps-foule manifestant par encerclement, confinement, gazage, arrestations. Dans les études post-coloniales, la forme antérieure architecturale de la plantation est, de l’Afrique au Nouveau Monde, une des composantes essentielles de l’esclavage. Convocation du Réalisme magique, pratiques de rituels sacrés et profanes, danses de libération dans un cercle-architecture de l’improvisation, chemin vers la légèreté, connexion à l’esprit, réagencement du temps.
Les danseuses, au nombre de six, ouvrent bientôt au débordement et à l’appropriation, déplacent les panneaux, reproduisent les danses projetées sur ceux-ci et élargissent, entraînant peu à peu les présents et présentes dans une expression commune de gestuelle vernaculaire improvisée, enlevée et joyeuse. En ronde ou en lignes, chacun est libre de rentrer dans la danse partagée et de se laisser gagner par la vague d’énergie libératoire proposée.
« La danse comme sortilège, le sortilège comme utopie, l’utopie comme pratique de l’appartenance au sol ». Tout un programme très en résonance avec les révoltes de la jeunesse actuelle, saluées par une banderole déployée lors des saluts.














