L’Ensemble Atmosphères en résidence à la Salle Cortot
L’Ensemble Atmosphères sous la direction de son co-fondateur et chef charismatique Ilyich Rivas invitait sur le plateau de la Salle Cortot le flûtiste grec Stathis Karapanos dans un programme audacieux mêlant œuvres du répertoire et musique d’aujourd’hui ainsi qu’une création mondiale.

Fondé il y a peu, l’Ensemble Atmosphères (une vingtaine de jeunes et fougueux interprètes) entame sa deuxième saison de résidence à la Salle Cortot. À l’affiche, rien moins que deux symphonies de chambre pour introduire et refermer la soirée.
Composée en 1954, celle de Georges Enesco est la dernière œuvre achevée du compositeur roumain. En quatre mouvements, l’œuvre entretient une écriture dense en relais de timbres qui fait la part belle aux cuivres (la trompette flamboyante de Daniel Diez Ruiz). La partition est exigeante, le langage chromatique et le souffle lyrique, que maîtrisent avec un élan et une concentration exemplaires les musiciens sous le geste d’Ilyich Rivas.
Conçue au cœur de l’expressionnisme allemand, la Symphonie de chambre op.9 (1906) d’Arnold Schoenberg vise l’intensité du discours et la concentration des moyens : défi formel et instrumental, l’œuvre se resserre en un seul mouvement de 21 minutes, atteignant un seuil de complexité dans le maniement des thèmes et la distribution des pupitres. Schoenberg bannit toute hiérarchie orchestrale, accordant, de la contrebasse au piccolo, la même fonction thématique à tous les pupitres : ainsi cette première idée fulgurante (succession de quartes ascendantes) que lance le cor (superbe Émile Carlioz) qui donne le ton et traverse toute la partition. On est happé par l’énergie qui émane du chef et du jeu des quinze musiciens – ferveur des cordes, couleurs des bois et des cuivres – dans une partition où Schoenberg se permet de citer le fameux « accord de Tristan » !
La flûte de Stathis Karapanos

Les trois autres pièces au programme mettent à l’honneur le flûtiste invité Stathis Karapanos. Memoriale (1985) de Pierre Boulez est écrit en souvenir de Lawrence Beauregard, flûtiste de l’Ensemble intercontemporain trop tôt disparu. Procédant par séquences différenciées, la partie de flûte solo évolue au-dessus des trois pupitres de cordes (avec sourdine de plomb) qui en diffractent la sonorité, la réverbèrent et la prolongent comme pourrait le faire l’électronique live. Les deux cors interviennent au moment des accords qui figent périodiquement le mouvement. Si l’interférence entre le soliste et les cordes n’est pas toujours optimale, l’émotion est palpable à l’écoute de cette courte pièce, l’une des plus ciselées du compositeur.

De mère péruvienne, la compositrice américaine Gabriela Lena Frank regarde vers les paysages et traditions andins dans Sueños de Chambi : Snapshots for an Andean album (« Les rêves de Chambi : Instantanés pour un album andin). L’œuvre de 2002 convoque la flûte de Stathis Karapanos et le piano de Gaspard Thomas. Les sept « tableaux » entrent en résonance avec les images du célèbre photographe péruvien Martín Chambi : mouvements contrastés, redonnant vie à certaines pratiques populaires. Appartenant à la culture Quechua, Harawi de Quispe et Harawi de Chambi sont des chants nostalgiques, traditionnellement d’amour, qui s’achèvent souvent de manière tragique sur la mort des amants : la flûte en sol très expressive y est soutenue par quelques accords du piano. Ce dernier est particulièrement actif dans Diablicos Puneños aux côtés de la flûte piccolo. Avec son mode d’attaque singulier sur le clavier, Gaspard Thomas semble imiter un instrument traditionnel dans Responsorio Lauramarqueño. Marinera offre un final frénétique à ces sept images pittoresques et non dénuées de charme qui exposent le talent et la virtuosité des deux partenaires.
Donné en création mondiale, le Concerto pour flûte alto du Vénézuélien Diógenes Rivas est écrit pour l’Ensemble Atmosphères. Kaléidoscope de couleurs, l’œuvre met en vedette la flûte en sol de Stathis Karapanos dont l’aisance virtuose et le son charnu, toujours bien projeté, font merveille. La flûte est labile, souvent soliste, et dessine la trajectoire de l’œuvre, déclenchant les commentaires de ses partenaires qui laissent apprécier les qualités de timbre de chaque pupitre.
Le rendez-vous est pris, à la Salle Cortot toujours, le 28 novembre prochain. L’Ensemble Atmosphères y invite la pianiste russe Polina Osetinskaya dans un programme Chostakovitch et Goubaïdoulina.
Crédit photographique : © Studio CuiCui









