Emilie Mayer, la Beethoven au féminin ?
« Le monde se trouve à l’envers ! Nos compositeurs-adolescents se laissent aller dans des effusions lyriques en chantant du printemps et de l’amour, tandis que les dames s’installent devant des partitions de 16 portées pour y inscrire leurs réflexions musicales sur les choses sublimes, de portée importante. L’une de ces dames assez déterminées et pleinement engagées est Emilie Mayer. » Tel le commentaire dans l’Hebdomadaire Musical du 18 août 1881 sur la compositrice de 68 ans.
Née en 1812 à Friedland (Mecklenbourg), dans une dynastie de pharmaciens Emilie Mayer ne peut envisager sa formation musicale qu’en 1840 lorsqu’elle se confie à Stettin au compositeur Carl Loewe qui lui enseigne les bases de l’harmonie et du contrepoint. Sa 1ère Symphonie en ut mineur témoigne d’une étonnante hardiesse, une composition qui met à contribution tous les registres du grand orchestre et dont les mouvements rapides avec leur discours pointé pétillent d’énergie.
Quant au Concerto pour piano et petit orchestre de 1850 les contemporains y voyaient une référence aux concertos de Mozart, encore que le premier mouvement nous rappelle le deuxième concerto de Beethoven, de son côté un écho du n° 27 de Mozart :

Emilie Mayer : début du concerto pour piano

Beethoven : début du 2e concerto
Le Rondo final nous illustre de façon plus évidente la filière ‘Mozart-Beethoven-Mayer’ (trois fois en si bémol majeur):

Mozart: Rondo

Beethoven: Rondo

Mayer: Rondo
Mayer traite la partie du soliste avec gentillesse le long de très beaux dialogues avec les bois ou les cordes. Le parcours parfois infini de doubles croches en montée ou en descente peut éventuellement lasser, mais il ne dérape toutefois pas vers la virtuosité gratuite à la Kalkbrenner.
Au bout de quelques années, Carl Loewe recommande son élève aux professeurs de Berlin, à Adolphe Marx (spécialiste de Beethoven) pour la composition, et à Wilhelm Wieprecht pour l’orchestration. Ces professeurs signent la promotion de ses nouvelles œuvres comme la 3e Symphonie (dite ‘militaire’) et ses trois premiers Quatuors à cordes de 1850/1851. Suivront deux autres symphonies, deux nouveaux quatuors et son premier Trio avec piano en mi bémol majeur, suivi de celui en ré mineur de 1856, un trio dont le début nous plonge dans une atmosphère angoissante, voire lugubre, avec son thème collé autour du ré dans les graves du piano (voir l’introduction orchestrale du concerto en ré mineur KV 466 de Mozart). Le piano semble ausculter le terrain le long de quelques gammes et doubles croches chromatiques à la recherche du lieu où lancer le vrai thème que les deux cordes vont alors articuler avec énergie, soutenus du bourdonnement du piano. Mais le brouillard se lève quand le violoncelle élève sa voix avec la variante légèrement altérée du thème, caressé des guirlandes en doubles croches des deux partenaires. Ce trio aura son baptême de promotion dans la salle des Francs-Maçons à Stettin, sous les auspices de Carl Loewe.
Entretemps, la compositrice s’est définitivement établie et ses œuvres sont programmées dans les salles de Berlin, puis à Cologne, à Munich et à Bruxelles. En 1847, le fameux critique Ludwig Rellstab écrit dans la Vossische Zeitung : « Nous pouvons signaler au monde musical une compositrice, Mlle Emilie Mayer, une élève de Loewe, qui a déjà écrit deux symphonies, en ut mineur et en mi mineur que la société de musique de Stettin a exécutées sous de chaleureux applaudissements. Déjà suffisamment rodée aux manières berlinoises en milieu mélomane, cette musicienne venue de la Prusse profonde réussit à se faire entendre dans le Théâtre Royal de Berlin, un concert solennellement annoncé par le critique Rellstab : « Le monde musical aura le plaisir d’un genre tout à fait particulier…
Le programme comprend une Ouverture en ré mineur, le Psaume 118 pour chœur et soliste, le Sixième quatuor à cordes, quelques œuvres vocales et la Troisième Symphonie. Les nombreux éloges de la presse lui injectent une nouvelle dose d’énergie créative et le public berlinois entendra sous peu sa Quatrième Symphonie en si mineur qui va s’avérer la plus populaire par la suite. Après un début enflammé aux accords tutti, l’orchestre se lance sur un parcours de triolet et de croches pointés, et une cellule thématique autour d’un trille va se condenser tout au long du mouvement jusqu’à son éclatement aux registres graves à l’octave dans un fortissimo fracassant :

Quant au Presto final, les commentaires de la presse y diagnostiquent la dimension virile et par là une preuve de vraie compétence (!), mais on commente d’un œil critique la présence en palimpseste du quatuor op. 59, 2 de Beethoven. Emilie Mayer est emportée par une créativité redoublée. Ce sera bientôt l’époque de sa Septième Symphonie en fa mineur, une œuvre qui se démarque ostensiblement du schéma classique pour s’aventurer dans les sphères du romantisme aux allures souvent débridées, où le dialogue entre les registres évoque Schumann à plusieurs reprises. Comme le veut la tradition romantique, les mouvements lents offrent au premier violoncelliste de l’orchestre une plate-forme à part (voir Brahms op. 83 et Clara Schumann op. 7).

le thème de l’Adagio introduit d’abord par le violoncelle solo (et non par le cor)
Cette cantilène délicieuse sera reprise plus loin au pianissimo dans les cordes, une atmosphère de chambre, ébranlée toutefois d’une fanfare inattendue dans les cuivres en mineur, mais la compositrice se ravise : au bout d’un parcours dans une jungle de modulations le solo du violoncelle y remet de l’ordre. Dans le Finale (Allegro vivace), le tourbillon aux méandres en doubles croches sauvages semble ouvrir une brèche pour faire éclater un thème en fa majeur, un discours pathétique le long d’une série d’accords lancés par les cuivres, accompagnés d’un trémolo des cordes. Si les trois premières symphonies s’orientaient du côté de Mozart ou de Haydn, les dernières, partant de Beethoven, se rapprochent du romantisme avec leurs formes libres et à l’accent souvent dramatique.
À part ses succès dans les salles, Emilie Mayer organise une série de concerts privés dans son domicile de la Markgrafenstrasse 72 (tout comme Fanny Hensel non loin de là). L’hôtesse y réunit un public trié sur le volet qui lui garantit la propagande de bouche à oreille. Y sont exécutés entre autres ses deux Quintettes à cordes en ré majeur et en ré mineur que Franz Liszt évoque dans un texte sur les problèmes de la transcription. La compositrice en a établi deux autographes dont elle envoie la version reliée avec une dédicace au « Docteur Franz Liszt » à Weimar, dans l’espoir qu’il le transcrive pour le piano. Au milieu de l’Allegro, les cinq instruments sont lancés depuis un pianissimo vers le fortissimo, dans un mouvement homophone, pour aboutir à un ‘sound’ orchestral. L’Adagio au thème modeste frappe par une série d’ornements confiés au premier violon qui rappellent les Nocturnes de Chopin : fioritures, appoggiatures et gammes ou arpèges de triples croches placées entre les notes d’appui.
En 1856, Emilie Mayer présente dans le Palais impérial de Vienne ses œuvres de chambre devant l’archiduchesse Sophie d’Autriche, une visite prestigieuse arrangée parc la reine Elisabeth de Berlin.
De retour à Berlin, elle travaille avec acharnement. Parmi les nombreux quatuors à cordes, la postérité retient surtout le seul qui ait trouvé un éditeur du vivant de la compositrice : Le Quatuor en sol mineur op. 14. dédié à son frère, le pharmacien August Mayer, et créé en mars 1858 lors d’une soirée à Berlin. Le caractère fluide du premier mouvement souligne l’homogénéité de la sonorité, opérée par le balancement d’une portée à l’autre de la cellule thématique minimaliste comme une boule de coton dans le vent :

mesures 11-17 du 1er mouvement
L’Adagio étale une mélodie suave en mi bémol majeur avec des incursions vers la dominante ou la parallèle. Mais une fois le matériel thématique installé au complet, le premier violon s’engage sur une promenade de doubles croches ininterrompues à travers le jardin de toutes les modulations à disposition, parfois inopinées, comme nous les connaissons chez Schubert. Le critique de la Vossische Zeitung du 13 mars 1858 souligne l’harmone subtile et scintillante de ce mouvement qui « étend un coloris lumineux sur tout le tableau ». Dans la même période le professeur Marx revendique dans la Berliner Musikzeitung’ l’émancipation de la femme dans le monde de la musique, une cause qu’il défend avec une énergie redoublée depuis les succès de son ancienne élève Emilie Mayer.
Persuadée de la qualité de ses propres œuvres, la compositrice s’adresse à de nombreux éditeurs ou musiciens influents en Allemagne. De plus, elle dédie la Sonate pour violon et piano op. 18 au professeur Leopold Ranke, l’historien réputé dont l’épouse tient un salon haut de gamme à la Luisenstrasse et qui caractérise la musicienne invitée comme « fiancée de l’art, d’une forte volonté pleine de dévouement (…) à l’abri des fureurs du monde – par l’harmonie. » A 50 ans, comblée de succès, Emilie revient en 1862 à Stettin, son domicile jusqu’en 1875 : loin des conventions peu élastiques de la bourgeoisie berlinoise, elle savoure la vie plus décontractée dans cette ville de commerce avec son port fluvial sur l’Oder, heureuse en plus de retrouver son ami paternel Carl Loewe.
Passé les 60 ans, notre musicienne retourne à Berlin, dans une métropole emportée depuis peu par une ivresse sans précédent depuis la victoire de la Prusse contre la France en 1871. Emilie Mayer participe activement aux « soirées de quatuor » à la Singakademie lancées par Joseph Joachim (à qui elle va dédicacer plus tard son Notturno op. 48). Son nom ne disparaît pas dans les catacombes, et un journaliste de lui adresse ce compliment : « Son potentiel créateur ressemble à une source pétillante. Chaque émotion, chaque sentiment, chaque situation émouvante devient chez elle de la musique ». Entretemps, la ville de Stettin se bat pour la musique de la Mayer. Parmi les nouveautés, il faut retenir l’effet spectaculaire que produit sa Faust-Ouvertüre pour grand orchestre de 1880 qui sera jouée aussitôt à Berlin, à Prague et à Vienne, son œuvre la plus célèbre dans le futur et dont le thème fiévreux aux accords secs comme des explosions produit une secousse garantie dans les rangs du public :

Emilie Mayer succombe à une pneumonie le 12 avril 1883 à l’âge de 71 ans. Ses frères lui arrangent un enterrement de prestige au Cimetière de la Trinité, à quelques pas du tombeau de Felix et Fanny Mendelssohn. Le nom de la musicienne va malheureusement s’estomper au XXe siècle avant d’être relancé depuis son 200e anniversaire en 2012.
S O U R C E S
BEUYS Barbara, Emilie Mayer, Europas grösste Komponistin, Dittrich Verlag, Weilerswist-Metternich, 2021.
RUNGE-WOLL Almut, Die Komponistin Emilie Mayer, éd. Peter Lang, Frankfurt a.M., 2003 (thèse)
Les extraits de partition sont tirés soit de la thèse de Runge-Woll, sinon du IMSLP
D I S C O G R A P H I E
Symphonies 1-7 par la NDR Radiophilharmonie (CDs du label cpo) – accessibles également sur youtube
Des trios, quatuors et quintettes sur Youtube













