Kurtág, Ravel et Cassandra Miller au Philhar avec Pierre-Laurent Aimard
Intégré au « Portrait Cassandra Miller » dans le cadre du Festival d’Automne, le concert du Philharmonique de Radio France trouve son intérêt principal dans la magnifique création française Dad Goes to the Mountain de la compositrice, entourée d’œuvres de Kurtág et Ravel surtout défendues par Pierre-Laurent Aimard.
En ouverture de concert, Stele, op. 33 de György Kurtág devrait s’accorder à la battue surtout appliquée à battre la mesure du chef et compositeur Matthias Pintscher. Mais malgré l’ampleur de l’effectif, cette pièce écrite pour et créée par les Berliner Philharmoniker et Claudio Abbado ne trouve à l’Auditorium de Radio France aucun volume, sans impact dès le premier unisson du Larghissimo en référence à Beethoven. Nous n’attendions certes pas Pintscher grand beethovénien, mais le Lamentoso ensuite ressemble bien plus à ce qu’il peut lui-même offrir dans ses compositions, malgré un geste ici pourtant bien peu soutenu. Le grand moment de doute du dernier mouvement ne profite pas plus du manque de concentration de l’orchestre que du manque de réverbération de la salle, au risque de perdre toute grandeur mystique.
Il ne faut que quelques minutes ensuite pour que la centaine de musiciens du Philhar’ quitte la scène, et laisse s’installer au centre un Steinway devant lequel Pierre-Laurent Aimard se retrouve d’abord seul pour exprimer un autre Kurtág. Dans ces quelques extraits de Játékok (Jeux) dont il a enregistré 81 morceaux en 2025, le pianiste pourrait sans doute se montrer un peu moins aride ce soir, mais on admire tout de même la songeuse douceur du Birthday Elegy for Judit, plus vivant qu’un For Dóra Antal’s Birthday du même Livre VI, déjà entendu autrement plus engagé sous les mêmes mains.
Le bis tiré du même cycle sera finalement la pièce pour piano la plus attirante de la soirée. Mais avant celui-ci, l’orchestre et le chef ont rejoint le pianiste sur la scène pour s’y associer dans le Concerto pour la main gauche de Ravel, à comparer à celui entendu les deux soirs précédents à la Philharmonie de Paris sous les doigts de Bertrand Chamayou. Très différente, cette interprétation ne profite pas plus de Pintscher que de Salonen la veille, car sans vision, il n’emporte aucun solo d’instrumentiste ni ne surveille complètement un rythme rattrapé par exemple à un moment par le second percussionniste à la caisse claire. Heureusement, Aimard y questionne encore cette partition qu’il a pourtant enregistrée en 2010 avec Pierre Boulez, en se laissant parfois presque emporter par l’envie de poser sa main droite libre sur le clavier. L’œuvre s’achève, passionnante avec la dernière bataille du pianiste, livrée dans une ultime cadence pleine d’expression.
Inutile de décrire la Suite conclusive du concert, celle de Ma Mère l’Oye, déjà entendue tellement plus flamboyante et contrastée par les mêmes musiciens sous d’autres directions, pour nous concentrer enfin sur l’œuvre majeure de ce portrait du Festival d’Automne. Co-commandée par Radio France et créée en juin dernier par Ilan Volkov à Bruxelles, Dad Goes to the Mountain est un hommage de Cassandra Miller à son père Gary Glenn Miller, astrophysicien décédé après une période de dégénérescence cognitive.
Comme dans sa pièce Swim de 2024 (enregistrée par Ludovic Morlot à Barcelone), la compositrice utilise une palette sonore faite de douces altérations dans un matériau étale, qui procure une remarquable sensation de plénitude et de questionnement. Et comme La Donna créée à Barcelone en 2021, cette nouvelle pièce en quatre mouvements liés débute par un thème populaire, transformé cette fois pour exploser dans un grand climax très sonore, mieux tenu par les percussions que par le chef.
Le premier thème de Dad Goes to the Mountain est tiré du morceau péruvien festif Canchis Tierra Linda, superbement initié ici par les bois et la harpe du Philharmonique. Puis on sent que le doute et l’oubli viennent se mesurer à la légèreté du temps. Tout se bloque d’abord sur un accord multi-répété, qui parvient à trouver une forme de renouveau aux violons (le Tabula Rasa d’Arvö Pärt ne semble pas loin), avant un développement aux cloches tubulaires, prolongé par un très beau solo de violon d’Hélène Collerette. Malheureusement, celui-ci annonce l’inéluctable déchéance de la matière par une forme de détérioration contemplative, qui se transcrit à l’orchestre par un lent développement plutôt bien géré par Matthias Pintscher, même si tout le crescendo qui conduit au climax aurait pu être encore plus vibrant, et l’ultime élévation aux cuivres encore plus étincelante. Malgré tout, la pièce touche par sa puissance évocatrice, et nous rappelle qu’un dernier concert du Portrait Cassandra Miller sera joué à l’Église du Saint-Esprit le 14 décembre prochain.
Crédits photographiques : © ResMusica
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