Original « double bill » venu d’Écosse
Couplé avec une création contemporaine, le petit bijou de Gilbert and Sullivan Trial by Jury séduit toujours par sa verve et son pétillement. L’ouvrage de Hession s’entendra comme une satire cruelle mais juste de la vie politique contemporaine.

Pas facile de monter un spectacle autour du petit opéra-comique de 40 minutes Trial by Jury, une des premières œuvres du mythique tandem « G&S » (Gilbert and Sullivan), extrêmement populaire Outre-Manche mais pour diverses raisons très peu connu en France. On saura donc gré au jeune compositeur, pianiste et chef d’orchestre Toby Hession d’avoir conçu son opérette satirique A Matter of Misconduct, petit ouvrage d’environ une heure qui fait parfaitement écho à son plus illustre prédécesseur.
Résolument inscrit dans notre temps, avec de multiples références aux réseaux sociaux, aux codes politiques et langagiers de notre temps – que d’acronymes ! – et aux rythmes et usages de la vie moderne, il thématise lui aussi, sur le ton de la parodie et de la satire, les inégalités sociales, les problématiques de genre et de classe, ainsi que les dérives et les contradictions de la justice. Si l’ouvrage de Sullivan met en scène le procès d’un homme accusé d’avoir abandonné sa fiancée peu de temps avant le mariage, celui de Hession dépeint les déboires d’un homme politique et de son épouse au bord d’un scandale, menacés à un moment crucial de leur carrière par des révélations faisant suite à d’embarrassantes fuites de données. Les liens entre les deux ouvrages, chronologiquement séparés d’un siècle et demi, sont encore renforcés par un dispositif scénique commun et une distribution composée d’artistes apparaissant dans les deux ouvrages Si la pièce de Sullivan parodie allègrement, notamment avec la figure du juge, le grand oratorio haendélien, celle de Hession brocarde sans retenue les codes de la comédie musicale contemporaine. Les deux n’en font moins preuve d’une verve et d’une énergie communicatives, ainsi que d’une écriture savante et raffinée, autant dans l’élaboration de grands ensembles concertants que dans l’utilisation de mélodies ensorcelantes et de rythmes endiablés.
Sans doute de manière à mieux faire passer les codes sociaux d’une époque désormais révolue, la mise en scène de Trial by Jury joue ouvertement la carte du « méta », le public de la salle étant pris à partie pour incarner lui-même celui d’une production télévisée sur le point d’être filmée. Il est ainsi invité à huer ou à applaudir les différents personnages et mouvements du spectacle en suivant à la fois les indications du maître de cérémonies – initialement le personnage de l’huissier d’audience – et celles de divers signaux lumineux. Davantage centrée sur les protagonistes, la mise en scène de A Matter of Misconduct, se caractérise par la même fluidité scénique, même si les éléments chorégraphiques n’ont pas la même tonicité que chez Sullivan. Il est vrai que les passages choraux sont réduits à la plus simple expression.
Sur le plan vocal la distribution ne souffre d’aucune faille, même si certains interprètes sont plus des acteurs à voix que de véritables chanteurs. Tel est le cas par exemple du vétéran Richard Stuart, véritable institution Outre-Manche célébrée pour son investissement dans les Savoy operas de G&S. Sa diction exemplaire et sa science du « patter » (chant syllabique rapide) compensent largement les relatives faiblesses vocales. Également remarquables pour leurs qualités de diseurs plus que pour la beauté intrinsèque de leur instrument, le baryton Ross Cumming et le ténor Jamie MacDougall livrent de belles prestations, autant sur le plan musical que théâtral. Très en voix, le baryton-basse Edward Jowle fait lui aussi très belle impression dans les deux rôles de l’Huissier et de Hugo Cheeseman. Le rôle de l’avocat d’Angelina dans Trial by Jury est ici confié à une femme, ce qui permet à nouveau un intéressant parallèle avec le deuxième ouvrage où c’est une avocate sans scrupule, la bien-nommée Sylvia Lawless, qui prend en charge la défense de Roger Penistone. La mezzo Chloe Harris et la soprano Kira Kaplan font toutes deux merveille, la première par un timbre rond et vibrant, la deuxième par des aigus charnus et fruités. Très belle prestation de la part des deux chœurs et de l’orchestre, tous emmenés par la baguette vive et alerte de Toby Hession, le compositeur de A Matter of Misconduct. Bravo au Scottish National Opera et aux compagnies D’Oyly Carte Opera et Holland Park Opera d’avoir monté ce petit spectacle accessible à tous, au langage musical riche et plaisant et au sujet d’une actualité hélas férocement brûlante.













